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Hôpital El Maarouf : Des millions pour les murs, zéro franc pour les cœurs du système.

À Moroni, le nouvel hôpital El Maarouf s’impose comme le symbole d’une ambition nationale : moderniser la santé comorienne et redonner confiance à une population longtemps éprouvée par la fragilité de son système de soins. Mais derrière son architecture imposante et ses équipements flambant neufs, ce fleuron hospitalier est devenu bien plus qu’un centre de santé. Il cristallise à la fois les espoirs d’un renouveau médical et les tensions d’une jeunesse médicale précaire en quête de reconnaissance. Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, Médecin, Economiste de la Santé et Ecrivain. Des infrastructures modernes financées par la solidarité internationale.

La reconstruction du nouvel hôpital El Maarouf, lancée en 2017, a été rendue possible grâce à des soutiens financiers majeurs. Le projet, estimé à 27 milliards de francs comoriens, soit à plus de 54 millions d’euros, a été en grande partie financé par un prêt du Fonds saoudien pour le développement, avec un appui technique venu de partenaires comme la Banque islamique de développement, la Banque mondiale et l’État comorien lui-même. Ce montage financier complexe illustre la volonté des Comores à bâtir un établissement digne des standards internationaux, tout en réduisant le recours systémique aux « missions humanitaires et caritatives des praticiens - qu’elles soient indiennes, égyptiennes, chinoises ou Tanzaniennes-, et aux évacuations sanitaires à l’étranger (estimées à près de 6 milliards de francs comoriens chaque année). Le bâtiment, érigé sur une superficie d’environ 42 000 m², abritera près de 650 lits équipés selon les standards internationaux et comprendra douze blocs opératoires. Ses infrastructures sont conçues pour répondre à une large palette de soins : urgences, maternité, réanimation, chirurgie générale, pédiatrie, médecine interne, cardiologie, imagerie médicale, laboratoire d’analyses et centre d’hémodialyse. Près de 33 Spécialités sont pourvus. Un pôle de formation continue et de recherche est également prévu, destiné à renforcer les capacités locales et à réduire in fine la fuite des compétences.


Un personnel attendu pour une vision durable.

Selon les estimations officielles, près de 800 agents de santé, dont 150 médecins et spécialistes, devraient être affectés à plein temps à El Maarouf. L’objectif gouvernemental est d’en faire le siège d’un centre hospitalo-universitaire, capable à terme de former sur place la nouvelle génération de médecins. Plusieurs praticiens comoriens ont été envoyés en formation ou en spécialisation à l’étranger– notamment au Maroc, à Madagascar, au Sénégal, en Tunisie et à Cuba – dans le cadre d’un programme étatique visant à combler le déficit en anesthésistes, gynécologues, urgentistes et radiologues. Mais cette stratégie ne peut porter ses fruits que si les conditions d’accueil et d’exercice sont stabilisées au pays. C’est précisément là que le bât blesse.


Les médecins bénévoles en précarité, pilier invisible du système.

Derrière la façade moderne de l’hôpital, plusieurs jeunes médecins comoriens, exercent sans contrat ni rémunération. Issus des mêmes pays partenaires où l’État est entrain de former certains pour revenir prendre les postes dans ce fleuron, ils incarnent une contradiction poignante : celle d’une jeunesse instruite, animée de patriotisme, mais laissée dans une précarité déconcertante. Faudra-t-il le rappeler qu’après des nombreuses années d’études sans bourse, ni aide pour la plus part d’entre eux de l’Etat comorien, ils continuent à vivre au gré des ressources et à la solidarité familiales, lesquelles ont déjà supporté le coût élevé des études, des visas et des séjours à l’étranger. 300 euros pour une carte de résidence, renouvelable tous les six mois à Madagascar pour un étudiant comorien, sachant que le revenu mensuel moyen d’un travailleur comorien est estimé à 130 euros (Banque mondial,2023). Et quand ils retournent au pays, leur réalité n’est guère reluisante. Ils sont souvent condamnés au bénévolat dans les services hospitaliers. Ils deviennent des sujets palliatifs temporaires d’une pénurie chronique et ne bénéficient d’aucun soutien ni considération véritable des autorités. Plusieurs abandonnent la profession, ou se dirigent vers d’autres secteurs, tandis que ceux qui le peuvent fuient vers l’étranger, véritable "voie de survie" pour nombre de ces praticiens.

Ce bénévolat forcé s’inscrit dans un contexte historique de sous-financement chronique du secteur de la santé, où la part du budget national allouée à la santé ne dépasse pas 4 % et reste essentiellement consacrée au paiement des salaires. Cette précarisation du personnel complique leur fidélisation et entrave forcément la qualité des soins. Pourtant, à El Maarouf comme au CHRI de Hombo, à l’hôpital de l’amitié comoro-chinoise de Bambao Mtsanga ou au CHRI de Fomboni, ces praticiens occupent des postes clés. Ils sont médecins-chefs, assurent les gardes, la continuité des soins, et prennent en charge les urgences quotidiennes, souvent sans sécurité sociale, ni assurance, ni perspective d’intégration. Les témoignages sont édifiants : certains mendient et cumulent les gardes pour relier les deux bouts, d’autres dorment à l’hôpital pour réduire leurs frais de transport. Beaucoup cumulent fatigue et frustration. « Nous avons voulu rentrer pour servir le pays, mais nous survivons dans une situation d’attente interminable. L’hôpital tourne grâce à nous, mais nous restons invisibles », explique un jeune médecin affecté dans un service de chirurgie.


Un symbole de modernisation sous tension

Les autorités ministérielles insistent sur le fait que la régularisation des jeunes médecins figure parmi leurs priorités. Une commission interministérielle planche depuis plusieurs mois sur des mécanismes d’intégration progressive et de budgétisation durable des postes médicaux. Mais jusque-là, aucun calendrier concret n’a été rendu public. En attendant, les tensions grandissent. L’hôpital El Maarouf, vitrine nationale de la santé, risque de devenir le théâtre d’une crise sociale profonde. Sur le terrain, la coexistence entre un outil moderne et un personnel appauvri traduit le déséquilibre structurel d’un système en mutation. L’État a réussi à mobiliser des millions d’euros pour la construction d’un tel édifice, mais peine à assurer les droits élémentaires au travail : ceux d’avoir un contrat dument fait et une rémunération légitime pour travail rendu à ces jeunes médecins. Ce contraste met en lumière la limite des politiques d’infrastructure non accompagnées d’obligations et des réformes du statut du personnel médical. 


Le pari de la cohérence et de la dignité

L’avenir du nouvel hôpital El Maarouf dépend désormais de la capacité des autorités à articuler la modernité technique et la justice sociale. La formation de spécialistes, la réintégration des médecins de la diaspora et la régularisation des jeunes bénévoles forment trois leviers indissociables. Sans eux, le plus bel établissement du pays restera une coquille vide, minée par la démotivation et la fuite des compétences. Pour de nombreux Comoriens, El Maarouf demeure un motif d’orgueil et d’espoir. Mais sous ses murs flambants neufs, la médecine comorienne joue encore une fois sa crédibilité et son avenir. Si la reconnaissance des soignants n’accompagne pas les progrès des bâtiments, ce lieu emblématique continuera d’incarner les paradoxes du pays : la grandeur de ses ambitions et la fragilité de ses réalités.


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