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Rencontre avec Ben Hamidou Youssouf, l'auteur de Kulu

Al-Mashawiri-Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? D'où venez-vous, quel est votre parcours et qu'est-ce qui vous anime au quotidien ?

Je suis Ben Yamine Hamidou Ben Youssouf. Je viens de Mandza Mboudé. Je suis gradué en Médecine générale. Avec une grande passion pour l'écriture et les histoires.


Al-Mashawiri- Vous êtes étudiant en médecine, un domaine très éloigné de la littérature. Comment cette double casquette de futur médecin et d'écrivain est-elle née ? Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire Kulu, votre premier roman ? 

Ben Hamidou Youssouf - En ce qui concerne l’écriture, c’est quelque chose qui a toujours été présent dans ma vie. Que ce soit un poème, une courte histoire, des kassuda ou même des chansons et plus tard avec Kulu, un roman et très prochainement des films et séries.  

La médecine est une décision qui est venu plus tard. Si je me souviens bien c’était au collège en classe de troisième. Mon père m’a assis pour avoir cette importante discussion. Quel métier allais-je faire ? On a décidé de travailler pour mettre toutes les chances de notre côté pour que je puisse faire médecine. 

Ce qui m’a poussé à écrire Kulu c’était que j’avais honte de moi. A cette époque, j’apprenais l’espagnole et le russe. Et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas le ShiKomori comme je m’imaginais. C’est là que j’ai commencé à vouloir savoir plus sur notre langue. De là a commencé le trajet vers Kulu. 

 

Al-Mashawiri-Kulu est un roman en langue shiKomori. Pouvez-vous nous parler de l'histoire de Mkavavo, ce personnage qui mène une vie de débauche avant de devoir se battre contre ses démons lorsque son ami revient au pays ? Était-ce une histoire qui vous tenait particulièrement à cœur ? Y a-t-il un lien avec votre propre expérience ou des récits que vous avez entendus ? 

Ben Hamidou Y. - Oui, c’est une histoire qui me tient à cœur. L’histoire en elle-même n’est pas basée sur une expérience personnelle. Mais Il faut savoir que je viens de Mandza Mboudé. Mandza est unique et est connu pour de belles choses et de belles personnes que ce soit en dini ou en dounia. Mais en grandissant j’ai découvert cette culture négative peut-être inconscient, autour de l’alcool. Je ne crois pas que ce soit intentionnel de la part des adultes qui consomment, mais les petits aiment imiter leurs grands frères. Si 85% des adultes dans une communauté consomme quelque chose, il y a beaucoup de chances que les futures générations augmentent ce pourcentage. Donc j’ai écrit Kulu pour adresser ce sujet, avec Mkavavo alias Meninho qui représente un jeune vivant dans une ville avec une telle culture et son meilleur ami Samir qui a vu meilleur que cela à l’étranger et qui veut influencer un changement. J’ai choisi le titre Kulu en m’inspirant d’une expression comorienne qui dit « Kulu ka ndjia shitreni ». Il faut trouver un expert pour la traduction hhh. 


Al-Mashawiri- Écrire un roman en shiKomori est un acte fort. Dans une région où la question identitaire et linguistique est cruciale, et où les linguistes soulignent l'urgence de fixer cette langue, était-ce pour vous un engagement, une nécessité ou une évidence ? 

Ben Hamidou Y. - C’est un mélange de beaucoup de choses inclus ces trois. Après m’être rendu compte de mon faible niveau de ShiKomori et avoir senti la honte de ne pas connaitre ma langue natale, je devais y remédier. Je devais faire tout pour m’améliorer. Pendant cette entreprise, j’ai découvert les docteurs Mohamed Chamanga et Abdou Djohar et ORELC qui enseignaient la grammaire comorienne. Je pensais que ça existait mais je n’étais pas sûr. Cette découverte m’a beaucoup influencé. Avant, j’écrivais mes poèmes et mes idées de roman en Français comme on me l’avait appris à l’école, mais après ça je ne pouvais plus le faire. Si je voulais écrire un œuvre en langue étrangère, je devais gagner ce droit. Et pour gagner ce droit, je me suis dit que je dois au moins écrire trois œuvres en ShiKomori avant. Donc oui c’est un engagement. C’est une nécessité si on veut que le pays change pour le mieux. On ne peut pas changer si on ne sait pas qui on est. La langue fait partie des choses qui composent l’identité d’un peuple. C’est une base fondamentale pour tout peuple qui veut vraiment se développer. Donc encore, écrire en ShiKomori pour moi qui rêve d’un meilleure Comores est une évidence. Un français ou un japonais ne va pas venir le faire à ma place.  

 

Al-Mashawiri- Le shiKomori est avant tout une langue orale, et les premières tentatives d'écriture se sont souvent faites à travers la transcription de contes. Avec Kulu, un roman de 54 pages, vous passez à un récit plus long et plus complexe. Quels ont été les défis et les joies de construire une narration moderne dans une langue qui s'écrit encore peu ? 

Ben Hamidou Y. - Les défis, je dirais premièrement c’était d’apprendre la grammaire comorienne. Heureusement, les docteurs Mohamed Chamanga et Abdou Djohar ont facilité cela. A cette époque, ils donnaient des leçons en ligne. Que ce soit avec RCM13 ou Nyambeni Soma, ou à travers leurs pages personnelles, j’essayais toujours de les suivre.  

Un autre défi qui s’est révélé moins difficile que je m’imaginais, c’était de trouver une maison d’édition qui publierait le livre. Je me demandais, qui va vouloir publier un roman complètement écrit en ShiKomori ? Pendant l’écriture, j’ai contacté Boina Houssamdine, connu dans le monde littéraire comme Tari Mshibani, une autre personne que j’ai découvert à travers ses poèmes en ShiKomori sur Instagram. Il vient de récemment publier son recueil Ɓahari na iɗukio. Je lui ai parlé du projet et il m’a encouragé. Il a mentionné quelques maisons d’éditions comoriennes qui pouvaient être intéressées. Parmi eux, 4 étoiles éditions, ceux avec qui on a fini par collaborer. 

Le processus d’écriture d’une histoire est rarement un plaisir. Tout écrivain sait cela. Mais la joie vient après avoir écrit. 


Al-Mashawiri- Vous avez exprimé le souhait de voir la langue shiKomori "rayonner au-delà des frontières" de l'archipel. Pensez-vous que Kulu puisse être une passerelle pour les Comoriens de la diaspora, ou même un outil pour initier un public étranger à la richesse de votre culture ? 

Ben Hamidou Y. – Ce que j’espère, c’est que tous les comoriens (locaux et diaspora) s’intéressent à notre langue et comprennent son importance, surtout les parents, les écrivains et les autres impliqués dans des domaines artistiques. 

 

Al-Mashawiri- Pouvez-vous nous décrire votre routine d'écriture ? Étudiant en médecine, comment arrivez-vous à concilier vos études exigeantes avec l'écriture d'un roman ? 

Ben Hamidou Y. - Quand j’écrivais Kulu je n’avais pas de routine spécifique. Même si j’ai écrit plus de pages entre 2h du matin et la prière de l’aube. Mais quand une idée me venait à l’esprit je l’écrivais sans attendre. 

C’était en 2021 quand je l’ai écrit, et dans les premiers six mois je n’avais pas de classe. J’avais pris deux matières que je devais repasser et je devais attendre que ces six mois passent. C’est là que j’ai pu écrire l’écrire. Mais à présent, ayant enfin obtenu mon diplôme de médecine et en train de me préparer pour mon internship, il y a une routine qui se forme peu à peu. 

 

Al-Mashawiri- Quelles ont été les principales difficultés lors de l'écriture de Kulu ? Était-ce le manque de temps, trouver le bon mot en shiKomori, structurer l'intrigue, ou vaincre le doute ? Et comment les avez-vous surmontées ? 

 Ben Hamidou Y. - Les principales difficultés c’étaient la structure de l’histoire : où commencer, comment ça se développe et comment ça se termine. Ensuite c’était l’orthographe. Je tenais beaucoup que ça soit bien écrit dans les normes de la grammaire comorienne. Le temps n’était pas une difficulté avec ces six mois sans cours. 

La difficulté de la structure, je l’ai surmontée en relisant et en planifiant l’histoire plusieurs fois et aussi en lisant et analysant d’autres livres comme « L’homme le plus riche de Babylon » de l’américain George Classon. 

En ce qui concerne l’orthographe, j’ai fait en sorte de suivre et de trouver toutes les leçons disponibles des docteurs Djohar et Chamanga que je pouvais et de les apprendre. 


Al-Mashawiri- Le livre est paru en janvier 2024 et a été primé lors des "Trophées des Arts &  des talents des îles de l'Océan indien”. Comment vivez-vous cette reconnaissance ? Quels retours avez-vous eus de la part des lecteurs, en particulier de ceux qui parlent shiKomori ? 

Ben Hamidou Y. – C’est toujours encourageant de recevoir de la reconnaissance pour ce qu’on fait. Mais ça ne peut pas être la principale source de motivation. Il y a quelques mois je ne connaissais même pas que ce trophée existait. Pour être honnête, je ne m’attendais pas à une reconnaissance de ce genre. Pour moi l’existence même du livre est une grande satisfaction. Que j’aie des retours de la part des lecteurs ou que le livre gagne un trophée c’est encore plus encourageant. Par exemple, quand un de mes anciens camarades de classe l’a lu et a été surpris de découvrir des nouveaux mots et expressions qu’il ne connaissait pas, c’est ça le plus gratifiant et le plus important. C’est la contribution à la promotion et à préservation du ShiKomori.Je suis heureux qu’il y ait des maisons d’édition comoriennes comme 4 étoiles qui supportent et encouragent cela. 


Al-Mashawiri- Avez-vous effectué des "pèlerinages littéraires" ? Y a-t-il un lieu qui a influencé votre écriture ou qui est cher à votre cœur en tant que lecteur ? 

Ben Hamidou Y. – Pas de pèlerinages littéraires, non hhh. Mais pendant mes années de primaire et de collège, il y’avait une bibliothèque dans ma ville et c’était toujours une merveille d’y être et de voir tous ces livres. Malheureusement il n’existe plus. 

C’est mon père qui m’a le plus influencé vers l’écriture. Depuis mon enfance, il m’achetait des livres, pour l’école bien sûr mais aussi d’autres genres qui n’étaient pas dans le curriculum éducatif. Là est né mon amour pour l’écriture et pour les histoires. 


Al-Mashawiri-Que réserve l'avenir pour Ben Yamine Hamidou ? Avez-vous d'autres projets d'écriture en tête, peut-être une suite à Kulu ou une œuvre en français pour toucher un public plus large ? 

Ben Hamidou Y. – Je prie et espère que l’avenir nous réserve tous des bonnes choses. Que notre pays enchaine des avancés dans tous les domaines. Avec 

mes œuvres littéraires, le public étranger n’est pas vraiment le public qui m’intéresse. Si l’histoire de Meninho dans Kulu plaît à Trump ou Ronaldo, c’est bien mais si non ça ne fait rien, ce n’est pas le public visé. Oui, j’ai d’autres projets en cours, littéraires et de films. Même une idée de suite et un film sur Kulu. Ecrire un œuvre en français, nous verrons. D’abord, je dois gagner ce droit, c’est-à-dire au moins trois œuvres en ShiKomori comme je l’ai déjà dit et puis ensuite on verra. Dans mes films peut-être il y aura du français mais pour les œuvres littéraires c’est ça le deal.  Propos recueillis par Y.Hassani

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