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ENTRETIEN AVEC SOILAHOUDINE MOHAMED, ENTREPRENEUR ET PASSIONNÉ D'INNOVATION

Al-Mashawiri:Pouvez-vous vous présenter et revenir sur les étapes marquantes de votre parcours qui vous ont conduit à l'intelligence artificielle et à l'entrepreneuriat ?

Je m'appelle Soilahoudine Mohamed, les plus intimes me connaissent sous le nom d'Ammar Mohamed. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de particulièrement marquant dans mon parcours, mais j'ai obtenu mon bac en 2021, puis quitté les Comores pour le Royaume du Maroc afin de poursuivre mes études supérieures. J'ai intégré l'Université Abdelmalek Essaâdi à Tétouan, où j'ai obtenu ma licence en Sciences Mathématiques et Informatique, avant de poursuivre en master à l'Université Mohammed Premier d'Oujda, dans la formation Intelligence Artificielle et Sciences des Données (IASD). J'ai obtenu ce master en 2026.

Rien ne m'a réellement destiné à l'intelligence artificielle, je n'avais d'ailleurs jamais pensé, ni voulu, faire une formation dans ce domaine. J'y suis arrivé un peu par hasard, en passant le concours de sélection du master IASD, et en faisant partie de la vingtaine d'étudiants retenus.

En août 2025, j'ai fondé Komor-IA, une startup comorienne d'intelligence artificielle. L'objectif : proposer des solutions innovantes pour les entreprises comoriennes, mais aussi développer des modèles d'IA pour la langue comorienne, le shikomori.

L'entrepreneuriat, c'est avant tout une question d'indépendance et d'autonomie pour moi. Je n'approuve pas toujours les méthodes de fonctionnement de certaines entreprises tech, alors j'ai décidé de tracer ma propre voie.


Al-Mashawiri:Vous êtes à la tête de Komor-IA. Quelle est la vision de cette startup et quels sont les principaux défis que vous souhaitez résoudre grâce à l'intelligence artificielle ?

Soilahoudine Mohamed : Notre vision tient en une phrase : l'IA par et pour les Comoriens et les Africains. L'idée est de décoloniser, d'une certaine manière, l'intelligence artificielle. Là où les grandes puissances mondiales se partagent le terrain, l'Afrique reste largement en retrait, pour plusieurs raisons, notamment le manque d'infrastructures, et parfois même l'accès limité à internet. Aujourd'hui, il n'existe quasiment aucun outil capable de traiter nos langues africaines, à l'exception notable du swahili, l'une des langues africaines les plus parlées avec plus de 100 millions de locuteurs.

Pour un pays comme le nôtre, avec un peu plus d'un million d'habitants, le shikomori est purement et simplement absent de cet écosystème. C'est ce défi principal que nous avons décidé de relever : construire le premier véritable écosystème permettant l'intégration du shikomori dans le domaine de l'IA.

Attendre que de grandes entreprises étrangères viennent le faire à notre place serait, à mon sens, une erreur stratégique majeure, dans un monde où les pays se battent aujourd'hui pour la souveraineté de leurs données. Nous voulons offrir à tous les Comoriens des assistants vocaux qui parlent shikomori, des traducteurs automatiques, des IA conversationnelles capables de comprendre et de parler notre langue, à l'image de ce que propose déjà ChatGPT pour d'autres langues. C'est à l'ensemble de ces défis que nous souhaitons répondre.


Al-Mashawiri : En parallèle, vous dirigez le média d'information Km-News. Qu'est-ce qui vous a motivé à créer ce média et comment conciliez-vous innovation technologique et journalisme ?

Soilahoudine.M : J'ai toujours été, d'une manière ou d'une autre, dans l'univers du journalisme, c'est un métier qui me passionne. Mais en y regardant de plus près, j'ai remarqué que la plupart des médias comoriens ne font pas vraiment de journalisme au sens classique : peu de travail professionnel, peu d'enquêtes, peu d'articles d'analyse politique ou historique.

Passionné par ces sujets, l'histoire en particulier, j'ai décidé de fonder Km-News. Au départ, c'était une simple chaîne où je partageais des articles d'histoire et de culture. C'est en février 2024 que Km-News est réellement devenu un média à part entière, avec des journalistes, des chercheurs et des docteurs dans plusieurs disciplines — médecine, relations internationales, droit, entre autres. Cette composition explique pourquoi nos articles sont orientés vers l'analyse scientifique et historique, avec de nombreux textes sur la question de Mayotte et le droit international, ou encore des articles de fond sur l'histoire des Comores depuis 1975, incluant des interviews sur l'assassinat d'Ali Soilihi.

C'est par la suite que j'ai fait le lien entre média et technologie, avec mon premier projet IA : développer un modèle capable de classifier automatiquement des articles de presse, lui donner un article, et qu'il détermine s'il relève de la rubrique "sport", "société", etc. Les articles publiés par Km-News, mais aussi par Al-Watwan, m'ont beaucoup aidé dans ce travail. L'IA fonctionne grâce aux données, c'est son carburant. Sans données, pas d'IA. Et un média est, par nature, un vivier de données. Des outils comme Press-IA, un assistant intelligent intégré aux articles de Km-News, sont le résultat direct de cette rencontre entre IA et journalisme.


Al-Mashawiri : Selon vous, quelles opportunités l'intelligence artificielle offre-t-elle aux Comores, notamment dans les domaines de l'éducation, de l'administration, de la santé et de l'entrepreneuriat ?

Soilahoudine.M : C'est un domaine où je crois que l'IA peut vraiment changer la donne pour nous, à condition qu'on l'adapte à nos réalités plutôt que d'importer des solutions pensées ailleurs. En éducation, l'IA peut soutenir l'apprentissage du shikomori lui-même, nos outils de synthèse vocale, par exemple, permettent d'écouter une phrase correctement prononcée, un vrai soutien pour l'alphabétisation. Elle peut aussi démocratiser l'accès à du contenu pédagogique, même dans les zones où les enseignants qualifiés manquent.

Dans l'administration, on peut imaginer des assistants capables de renseigner les citoyens dans leur propre langue, shikomori compris, pour simplifier l'accès aux services publics, aujourd'hui souvent limité à ceux qui maîtrisent bien le français. En santé, la diffusion d'informations de prévention en shikomori, par la voix plutôt que par l'écrit, peut toucher une partie de la population que l'écrit exclut aujourd'hui c'est un vrai enjeu de santé publique, pas seulement technologique.

Et pour l'entrepreneuriat, c'est tout l'objectif d'une partie de notre travail chez Komor-IA : donner aux entreprises comoriennes des outils IA adaptés à leur contexte, sans qu'elles aient à dépendre exclusivement de solutions étrangères pensées pour d'autres marchés. Dans tous ces domaines, la même logique s'applique : l'IA n'a de valeur pour les Comores que si elle parle notre langue et comprend notre réalité.


Al-Mashawiri : Les jeunes Comoriens s'intéressent de plus en plus aux métiers du numérique. Quels conseils leur donneriez-vous pour réussir dans les secteurs de l'IA, des nouvelles technologies et de l'innovation ?

Soilahoudine.M : C'est déjà une très bonne chose que des jeunes s'intéressent aujourd'hui aux nouvelles technologies, car l'IA façonne le monde d'aujourd'hui, et très certainement celui de demain. Si j'avais un conseil à leur donner, ce serait de se former en continu, en parallèle de leurs études au lycée ou ailleurs, aux nouvelles technologies, notamment à l'utilisation de l'IA dans différents secteurs. Je les encourage vivement à se diriger vers des domaines comme l'IA et la data, afin qu'ils puissent eux aussi contribuer, demain, à la révolution technologique que ma génération est en train de poser pour eux et pour les Comores.


Al-Mashawiri : Quels sont vos projets pour les prochaines années et quelle est votre vision de l'avenir numérique des Comores ?

Soilahoudine.M : Mes projets pour les prochaines années sont entièrement liés à Komor-IA. Les choses avancent bien, notamment avec la publication de notre premier modèle TTS, KomoriTTS V1, ainsi que la publication de nos premiers jeux de données numériques pour le shikomori. L'objectif est de poser les bases d'une IA made in Comoros, pour nous, mais aussi pour les chercheurs en IA comoriens comme africains, et pour les chercheurs en linguistique comorienne. C'est un projet ambitieux, gourmand en ressources humaines et financières, mais qui mérite d'être porté. Il contribuera pleinement à l'avenir numérique du pays, que j'espère prospère. Il serait toutefois naïf de penser y arriver seul. J'en profite pour lancer un appel à l'ensemble des acteurs politiques et technologiques comoriens : c'est ensemble que nous y arriverons. L'État comorien doit s'investir pleinement, en finançant et en accompagnant les startups et les chercheurs du domaine de l'IA. L'avenir numérique ne se construira pas dans les grandes conférences et les beaux discours. Il se bâtira dans l'accompagnement réel et effectif, par les dirigeants de notre pays, des entreprises qui s'y engagent.



Propos recueillis par Younoussa Hassani

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