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AZHAR AHMED ABDOU — AUTEUR, ENSEIGNANT ET ACTEUR CULTUREL

Msingani
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Né à Moroni, aux Comores, et ayant grandi dans le quartier de Majadju’u, Azhar AHMED ABDOU est auteur, enseignant de français et ancien slameur. Son parcours se construit très tôt autour des mots, de la littérature et de la transmission.


Avant même son baccalauréat, il fait partie d’une génération des Slameurs de la Lune, parmi les pionniers du slam aux Comores. Quelques années plus tard, alors étudiant en première année à l’Université des Comores, il rassemble avec d’autres passionnés de littérature et de scène les forces qui donneront naissance au collectif Art 2 la Plume, dont il est l’un des cofondateurs depuis 2012. Le collectif participe notamment à l’animation d’une scène libre mythique régulière, organisée en collaboration avec l’American Corner et l’Université des Comores, qui réunira étudiants, artistes, intellectuels et amoureux des mots et contribuera à l’essor du slam dans l’archipel.

Titulaire d’une licence de Lettres de l’Université des Comores, Azhar ancien slameur poursuit ensuite ses études en France, à l’Université Lumière Lyon 2, où il obtient en 2019 un Master 2 de Lettres. Son travail universitaire porte notamment sur l’écriture de l’immigration et de la clandestinité à Mayotte dans Hamouro de l’écrivain Salim Hatubou.

Installé en France, il poursuit son engagement dans la transmission en devenant enseignant de français, sans abandonner l’écriture ni les projets culturels. Il est également à l’origine de Kaulu, un projet associatif et médiatique consacré à la valorisation et à la transmission de la culture, de l’histoire, des langues et des parcours comoriens, notamment à travers l’entretien, le reportage et l’archive audiovisuelle.

Après près de dix années de travail, il publie en été 2026 son premier roman, Dans la peau d’une autre, aux Éditions Cœlacanthe. À travers le personnage de Bahati — « Chance » en comorien —, il explore notamment les violences faites aux femmes et aux enfants, le silence, le rapport au corps, la prostitution, le jugement social et les frontières entre réalité et fiction.

Du slam à la littérature, de l’enseignement à l’audiovisuel, son parcours est traversé par une même préoccupation : faire circuler les récits, préserver les mémoires et créer des espaces où des voix peuvent être entendues.

Avec Dans la peau d’une autre, Azhar AHMED ABDOU signe son premier roman publié, mais envisage cette parution moins comme un aboutissement que comme le commencement d’une nouvelle étape de son parcours littéraire et culturel.


DANS LA PEAU D’UNE AUTRE : DIX ANS POUR DONNER CORPS À BAHATI

Il aura fallu près de dix ans à Azhar AHMED ABDOU pour transformer un exercice de mémoire consacré à Majadju’u en un premier roman porté par la voix d’une femme. Avec Dans la peau d’une autre, publié aux Éditions Cœlacanthe, l’auteur comorien entre sur un territoire qui n’est pas le sien : celui d’une jeune femme confrontée aux violences sexuelles, au silence et à un rapport au corps profondément bouleversé. Nourri de souvenirs, de rencontres, de faits réels et d’un long travail documentaire, le roman pose autant la question de ce que nous taisons que celle de la légitimité de celui qui choisit de le raconter.

La sortie de Dans la peau d’une autre a déjà bénéficié d’un premier écho médiatique. En France, La Nouvelle République s’est intéressée au parcours de son auteur et à la publication du roman. Aux Comores, La Gazette des Comores, Al-Watwan ont, à leur tour, consacré un espace au livre ou à son auteur.

Mais présenter un livre n’est pas encore le lire.

Une fois passée l’annonce de la publication, une autre question apparaît : que cherche réellement Azhar AHMED ABDOU en choisissant de raconter l’histoire de Bahati ? Derrière cette jeune femme se dessine en effet un roman qui touche aux violences sexuelles, à l’inceste, à la prostitution, au silence familial, au rapport au corps et à la difficulté de regarder une personne autrement qu’à travers ce que la société lui reproche.

Une question, surtout, accompagne la lecture dès ses premières pages : pourquoi un homme choisit-il de se mettre dans la peau d’une femme pour raconter de telles violences ?


Dans la peau d’une femme

Le risque littéraire est évident. Azhar AHMED ABDOU écrit depuis une expérience qui n’est pas la sienne. Il lui faut raconter le rapport d’une femme à son corps, la violence qu’elle peut subir, la peur, le silence, la sexualité et les conséquences intimes de traumatismes qu’il n’a pas vécus en tant que femme.

La question de sa légitimité ne peut donc pas être évacuée.

Mais le titre du roman contient peut-être déjà une forme de prudence : Dans la peau d’une autre. Non pas être cette autre, encore moins prétendre parler au nom des femmes, mais tenter, par les possibilités de la fiction, de déplacer son propre regard.

La position depuis laquelle Azhar AHMED ABDOU écrit permet aussi de comprendre cette démarche. Il est un homme, un mari, mais également le père de deux enfants : celle de transmettre et, lorsque cela lui paraît nécessaire, de rompre certains silences.

Cette transmission fonctionne dans les deux sens. Apprendre à une fille que son corps lui appartient, qu’elle peut fixer ses limites, dire non et parler lorsqu’un comportement lui fait violence est essentiel. Mais cette éducation resterait incomplète si l’on n’apprenait pas simultanément aux garçons que le corps de l’autre ne leur appartient jamais et que le respect du consentement fait partie de leur propre construction.

Le roman fait ainsi apparaître une interrogation qui dépasse Bahati : quelles filles voulons-nous aider à grandir libres de leur parole, et quels garçons voulons-nous préparer à devenir des hommes respectueux de cette parole et de ces limites ?

Chez Bahati, justement, cette construction du rapport au corps a été profondément abîmée. Des violences subies très jeune viennent bouleverser la perception qu’elle a d’elle-même et des autres. Mais le roman s’intéresse autant aux actes qu’à ce qui leur permet parfois de rester enfouis : le silence.

Une victime peut se taire parce qu’elle craint de ne pas être crue. Parce qu’elle redoute de faire éclater une famille. Parce que la personne mise en cause appartient à son entourage. Parce qu’on ne lui a jamais appris que certains gestes, même commis par un adulte, peuvent être refusés et dénoncés.

Le silence de Bahati n’est donc pas seulement le sien. Il interroge l’environnement qui l’a rendu possible.

C’est là que le personnage commence à dépasser sa propre histoire.


Dix ans pour fabriquer Bahati

Pour comprendre comment Bahati est née, il faut revenir en août 2016.

À la veille du départ d’Azhar AHMED ABDOU pour la France, l’écrivain et dramaturge Soeuf Elbadawi lui propose un exercice : écrire sur Majadju’u, quartier de Moroni où il est né et a grandi. Il s’agit alors de revenir au quartier de l’enfance, à ses habitants, à ses transformations et à certaines formes de violence qui commencent à y devenir plus visibles. Parmi les références proposées figure La Cité de Dieu de Paulo Lins.

Le projet initial est donc celui d’un territoire. Mais avant de devenir roman, le texte commence par un travail plus intime : se souvenir.

Retrouver Majadju’u tel qu’il existait dans la mémoire de l’enfant puis de l’adolescent. Faire revenir des lieux, des scènes, des conversations, des visages et des personnages croisés pendant des années. L’écriture devient d’abord une restitution de la mémoire.

Coelacanthe
Coelacanthe

Puis elle désobéit progressivement à la consigne.

Le quartier demeure, mais il cesse d’être le centre absolu du récit. D’autres préoccupations entrent dans le manuscrit. D’autres histoires viennent rencontrer les souvenirs. Et, progressivement, une femme prend davantage de place.


Bahati.

Son prénom lui-même introduit une première tension. En comorien, Bahati signifie « Chance ». Difficile de ne pas percevoir l’ironie lorsque l’on découvre une existence si tôt traversée par les violences, les blessures et le silence. Comment porter un prénom pareil lorsque la vie semble précisément vous avoir refusé ce qu’il promet ?

Mais le choix peut aussi être lu autrement. Car Bahati n’est jamais seulement la somme des violences qu’elle a subies. Elle avance, résiste, se contredit, prend des décisions, commet des erreurs et cherche malgré tout à reprendre possession de son existence.

La « chance » contenue dans son prénom n’est peut-être donc pas seulement celle que la vie lui aurait accordée. Elle peut aussi désigner celle qu’elle continue à chercher, voire celle qu’elle tente parfois de provoquer elle-même. Une quête qui prend un sens particulier dans la culture comorienne, où le prénom donné à un enfant n’est jamais tout à fait anodin : il porte souvent un souhait, une espérance, parfois même l’idée d’une destinée. Inspiré de figures religieuses, de la prospérité ou du bien-être espéré ici-bas comme dans l’au-delà, le prénom dit aussi ce que l’on souhaite voir accompagner l’enfant tout au long de sa vie. Bahati, qui signifie “chance”, semble ainsi chercher à devenir ce que son nom promet.

Cette ambiguïté accompagne la construction d’un personnage qui ne relève pourtant pas de la seule imagination.

Depuis son enfance jusqu’à son départ des Comores, Azhar AHMED ABDOU a côtoyé des personnes appartenant à différents univers, parmi lesquelles des femmes évoluant dans la nuit, parfois qualifiées d’« oiseaux de la nuit », ainsi que des travailleuses du sexe. Certaines ont été simplement croisées ; avec d’autres, il a pu échanger. D’autres rencontres ont encore eu lieu ailleurs.

Aucune de ces femmes n’est Bahati.

C’est précisément là que commence le travail du romancier.

Un geste observé chez l’une, une parole entendue chez une autre, une expérience racontée, une contradiction, une manière d’affronter le regard social ou simplement un souvenir peuvent rejoindre la fiction. Bahati devient alors un personnage composite, nourri de plusieurs présences sans constituer le portrait déguisé d’une femme particulière.

À ce travail d’observation et d’écoute s’ajoute une importante documentation accumulée au fil des années. Des faits divers publiés dans la presse comorienne autour des violences sexuelles, des violences faites aux femmes et aux enfants accompagnent l’écriture. Les publications et les « Bulletins trimestriels d’information sur les violences faites aux enfants et aux femmes en Union des Comores » consacrés notamment à ces problématiques font également partie des documents consultés par l’auteur.

Mais Dans la peau d’une autre n’est ni une enquête sociologique ni un reportage déguisé. Le réel constitue une matière première. La littérature se charge ensuite de la déplacer. Un fait divers peut devenir le point de départ d’une situation qui n’a jamais existé. Une conversation réelle peut nourrir un personnage fictif.

Plusieurs histoires peuvent se fondre en une seule. Une scène vécue ou observée peut conserver son commencement réel avant que l’imagination n’en réécrive la fin.

La phrase de la dédicace prend alors une autre dimension : « entrelacer la vérité et l’imaginaire ». Elle décrit presque une méthode.


Où s’arrête le réel ?

Une part importante de Dans la peau d’une autre puise ainsi dans des situations réelles, observées, racontées ou documentées. Certains chapitres restent plus proches du réel que d’autres ; ailleurs, la fiction reprend rapidement ses droits. Les noms sont modifiés, les situations déplacées, prolongées ou recomposées.

De cette construction naît presque un jeu proposé au lecteur : où s’arrête la réalité et où commence l’imaginaire ?

Quel événement a réellement eu lieu ? Jusqu’où une scène correspond-elle à quelque chose dont l’auteur a été témoin ? À quel moment le romancier reprend-il la main ? Quel passage apparemment romanesque est peut-être presque entièrement tiré du réel ?

Azhar AHMED ABDOU ne donne pas toutes les réponses. Il aurait d’ailleurs probablement tort de le faire.

D’abord parce que l’anonymat des personnes dont certaines expériences ont pu nourrir le livre doit être préservé. Ensuite parce que rechercher une « vraie Bahati » quelque part à Majadju’u ou à Moroni conduirait à mal comprendre la fabrication du personnage. Bahati n’est pas une femme dont on aurait simplement changé le nom.

Elle est faite de fragments.

De mémoire et d’imagination, de personnes rencontrées et d’histoires entendues, de scènes observées et d’événements lus, puis du travail de transformation propre à la fiction.

Ce qui rend le procédé troublant est précisément que le lecteur ne sait pas toujours sur quel terrain il se trouve. Derrière une scène particulièrement dure peut se cacher l’imagination du romancier. Mais il peut tout aussi bien s’agir de la transformation littéraire de quelque chose qui s’est réellement produit. La frontière n’est jamais complètement refermée.

Et cette incertitude accompagne aussi le personnage lorsqu’il entre dans l’un des territoires les plus délicats du roman : la prostitution.


Comprendre sans absoudre

C’est probablement ici que Dans la peau d’une autre prend son plus grand risque. Le corps de Bahati a été très tôt soumis à la volonté d’autres personnes. Ses limites ont été franchies et son rapport à elle-même profondément bouleversé. Plus tard, la prostitution occupe une place importante dans son existence. Il serait cependant dangereux de construire une causalité trop confortable : elle a subi des violences, donc elle se prostitue. Le personnage mérite mieux qu’une telle équation.

Ce que le roman met en jeu est plus contradictoire : après avoir connu un corps sur lequel d’autres ont exercé leur pouvoir, Bahati cherche à reprendre elle-même les commandes de ce corps. Elle veut choisir qui l’approche, quand, comment et selon quelles conditions. Mais cette maîtrise est-elle véritable ? Est-elle une reconquête ou l’une des traces laissées par ce qu’elle a subi ? Une liberté ou une illusion de liberté ?

Le texte laisse suffisamment d’espace pour que la question demeure.

C’est aussi là que le roman se confronte aux valeurs de la société dans laquelle évolue son personnage. La prostitution heurte nécessairement des normes sociales, morales et religieuses fortement présentes dans la société comorienne.

Pourtant, le livre ne demande pas au lecteur d’approuver Bahati.

Il lui demande de résister à une tentation beaucoup plus ordinaire : réduire une personne à ce que l’on condamne chez elle.

Bahati ne cesse pas d’être cultivée parce qu’elle se prostitue. Elle ne cesse pas d’avoir des croyances, une sensibilité, des contradictions, une histoire et une dignité.

Comprendre n’est pas absoudre.

Et comprendre n’est pas davantage idéaliser.

Le roman tente plutôt de déplacer le regard : avant de demander ce qu’une personne est devenue, peut-être faudrait-il parfois demander ce qu’elle a traversé.

Cette proposition s’étend naturellement aux violences sexuelles. Une femme violée n’est pas une femme « souillée ». Un enfant agressé n’a rien perdu de sa valeur. La honte ne devrait jamais être déplacée de celui qui commet la violence vers celui ou celle qui la subit.

Or c’est précisément ce déplacement que certaines victimes peuvent intérioriser : peur d’être jugées, de ne plus être regardées de la même manière, de mettre leur famille en difficulté ou simplement de ne pas être crues.

Le silence devient alors une deuxième violence.


Rompre le silence sans prétendre être le premier à parler

Bahati appartient à la fiction, mais les questions qu’elle soulève traversent plusieurs générations. Combien de grands-mères, de mères, de tantes ou de sœurs ont connu des violences qu’elles n’ont jamais racontées ? Combien de ces histoires ont disparu avec celles qui les portaient ?

Les réseaux sociaux ont modifié une partie de cette réalité. Des témoignages peuvent aujourd’hui circuler rapidement. Des affaires autrefois confinées à la famille, au voisinage ou à une communauté deviennent publiques. Des journalistes, militants, associations, artistes et citoyens interpellent, relaient et refusent que certaines violences faites aux femmes ou aux enfants disparaissent aussitôt révélées. Cette visibilité constitue un changement.

Mais visibilité et transformation ne sont pas synonymes.

L’indignation qui accompagne une affaire pendant quelques jours suffit-elle à modifier la manière dont une famille accueille la parole d’un enfant ? Sommes-nous capables de croire une victime lorsque la personne qu’elle accuse est un proche ? Que transmettons-nous réellement aux filles concernant leur corps et aux garçons concernant celui des autres ?

Sur ces questions, Azhar AHMED ABDOU se garde de présenter Dans la peau d’une autre comme le livre qui viendrait enfin ouvrir un débat aux Comores.


Le débat existait avant lui.

Des associations, militantes, artistes, journalistes, professionnels et citoyens travaillent depuis plusieurs années sur ces questions. L’auteur cite notamment Mvukisho Ye Masiwa et des artistes engagées comme Zayone parmi ces voix qui ont précédé son roman.

Il ne s’agit donc pas d’arriver devant elles. Mais de rejoindre le chemin depuis un autre territoire : celui de la littérature.

Un roman ne remplacera jamais une association, un professionnel qui accompagne une victime, un journaliste qui documente une affaire ou la parole de celles et ceux qui ont subi les violences. Il possède cependant une temporalité particulière. Le fait divers arrive, bouleverse et peut être remplacé quelques jours plus tard par un autre. Le roman, lui, oblige à rester. À vivre plusieurs heures avec un personnage. À connaître ce qui existait avant la violence. À observer ce qui subsiste après elle. À entrer dans des contradictions que quelques lignes d’un article ou d’une publication sur les réseaux sociaux ne peuvent pas toujours contenir. C’est peut-être là que Dans la peau d’une autre trouve sa véritable ambition. Pas dans la prétention de parler au nom des femmes. Pas dans celle de donner une leçon à la société comorienne. Pas davantage dans la volonté de transformer Bahati en modèle. Mais dans une proposition beaucoup plus modeste et, peut-être, plus inconfortable : avant de juger l’autre, essayer un instant d’habiter son histoire.

C’est ce qu’Azhar AHMED ABDOU aura tenté de faire pendant près de dix ans : partir d’un quartier, retourner dans sa mémoire, écouter, observer, se documenter, transformer le réel, puis laisser une femme fictive porter des fragments de plusieurs réalités.

Bahati appartient au roman. Celle dont le prénom signifie « Chance » porte pourtant des interrogations qui, elles, débordent largement la fiction.

Et peut-être faut-il finalement revenir aux quelques mots placés par l’auteur au seuil du livre, adressés à Neema et Naïm, comme si l’ensemble du projet avait été contenu dès le départ dans cette phrase :

« Parce qu’être père impose parfois de rompre le silence. »


La rédaction de Kaulu


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