COMORES AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO. LA MÉMOIRE AUSSI EST UN PATRIMOINE À PRÉSERVER

Une victoire ne raconte pas seulement ce que l’on célèbre aujourd’hui. Elle raconte aussi le chemin parcouru, les années de patience, les obstinations silencieuses et, surtout, celles et ceux qui étaient là bien avant que la lumière ne s’allume.
Dini Nassur
Car le succès a cette étrange vertu : il rassemble soudain beaucoup de monde autour d’une histoire qui, pendant longtemps, avait nettement moins de prétendants. Aujourd’hui, beaucoup de WaKomori, aux Comores comme ailleurs, rendent hommage à Fatima Boyer et au Dr Bourhane, parmi les artisans les plus constants de cette longue marche vers la reconnaissance mondiale de notre patrimoine. Et cette reconnaissance populaire fait particulièrement plaisir.
La mémoire collective n’est donc pas si courte. Elle sait encore distinguer ceux qui ont marché lorsque la route était longue, incertaine et parfois solitaire, de ceux qui ont découvert le voyage lorsque la destination était déjà en vue.
J’en garde d’ailleurs une mémoire très personnelle. Il y a près de vingt ans, je recevais les courriers, les appels téléphoniques et les invitations insistantes de Fatima Boyer, qui m’encourageait à apporter ma contribution au Collectif du Patrimoine des Comores.
C’était à une époque où ce combat n’avait ni les lumières, ni les honneurs, ni l’engouement qu’on lui connaît aujourd’hui. Il fallait y croire. Convaincre. Mobiliser. Frapper aux portes. Et surtout tenir dans la durée, sans savoir si l’on serait un jour là pour voir le résultat. Alors oui, j’ai eu un pincement au cœur en constatant son absence, ainsi que celle du Dr Bourhane, à Busan, au moment où s’écrivait une page si importante d’une histoire qu’ils ont tant contribué à rendre possible.
Puis je me suis consolé avec une pensée toute simple : Leur véritable place n’est peut-être pas sur les scènes. Elle est dans la mémoire. Les scènes accueillent ceux que les circonstances placent momentanément dans la lumière. La mémoire, elle, garde celles et ceux dont le travail a permis que cette lumière s’allume. Et entre les deux, le temps finit généralement par faire le tri.
Alors, laissons volontiers les honneurs, les premiers rangs, les photos et les discours à ceux qui en ont besoin. Chacun trouve sa récompense là où il la cherche : certains dans la lumière du moment ; d’autres dans la satisfaction d’avoir servi une cause plus grande qu’eux.
Mais surtout, ne nous trompons pas sur la suite. La reconnaissance mondiale de notre patrimoine n’est pas l’aboutissement du combat. Elle nous impose désormais une responsabilité. À toutes celles et tous ceux qui souhaitent, à leur tour, inscrire leur nom dans cette histoire, le chantier est grand ouvert. Il faut maintenant protéger nos sites, leur rendre un environnement digne de leur renommée mondiale, assurer une gestion sérieuse et durable, organiser la transmission de leur histoire, préserver leur mémoire et permettre aux générations futures d’en hériter autrement que par des discours et des photographies de cérémonies.
Voilà une magnifique occasion pour les vocations nouvelles de se révéler. Car obtenir une reconnaissance est une victoire. Se montrer digne de cette reconnaissance en sera une autre. Le spectacle, bien sûr, pourra continuer. Le folklore aussi. Les postures, les « m’as-tu-vu » et les appropriations tardives ont toujours accompagné les grandes victoires. Il serait presque dommage de priver les célébrations de leur petite touche de comédie humaine. Mais lorsque les lumières s’éteindront et que les applaudissements se seront tus, une seule question restera : Qu’aurons-nous réellement fait de cet héritage ?
Alors célébrons, oui. Savourons cette immense reconnaissance. Mais n’oublions surtout pas celles et ceux qui ont préparé le repas. Car il est facile d’arriver lorsque la table est dressée, de goûter le plat, d’en apprécier les saveurs et, avec suffisamment d’enthousiasme, de finir presque par se convaincre qu’on était en cuisine.
Mais l’histoire d’un bon plat ne commence jamais à table. Elle commence bien avant. Dans la recherche des ingrédients. Dans la patience de la préparation. Dans le feu qu’il faut entretenir. Dans la fumée que personne ne photographie. Dans les longues heures de celles et ceux que personne n’applaudissait encore. Aujourd’hui, beaucoup savourent le repas. Et c’est très bien ainsi.
Mais ayons au moins l’élégance et la gratitude de nous souvenir de celles et ceux qui l’ont préparé.
À Fatima Boyer, au Dr Bourhane, et à toutes celles et tous ceux, connus ou anonymes, qui ont porté ce combat pendant tant d’années : respect et profonde reconnaissance. Notre patrimoine entre dans la mémoire du monde.
Veillons maintenant à ce que la mémoire de celles et ceux qui ont œuvré pour l’y conduire ne sorte jamais de la nôtre. Car la mémoire aussi est un patrimoine à protéger.



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