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DR. Abdou Raouf Hamidou : un médecin comorien entre vocation héritée et rêves de cardiologie

Dans le paysage médical comorien en pleine construction, de nombreux jeunes choisissent d’aller forger leur avenir au-delà des frontières. C’est le cas du Dr Abdou Raouf Hamidou, originaire d’Oussivo, qui a entrepris un long voyage académique et humain à Madagascar. Entre une enfance marquée par l’influence familiale, un parcours scolaire parfois mouvementé et une passion croissante pour la médecine, il a su transformer les obstacles en leviers de réussite.


Dans cet entretien, il revient avec franchise, humour et profondeur sur son cheminement : ses débuts, ses motivations, ses défis, sa thèse, mais aussi ses rêves pour l’avenir. Son témoignage illustre à la fois la résilience de la jeunesse comorienne et la nécessité de bâtir une médecine plus accessible et spécialisée aux Comores.


Propos recueillis par Younoussa Hassani


Al-Mashawiri: Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? (Nom,  origine, parcours scolaire) ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Je m’appelle Abdou Raouf Hamidou, mais à Madagascar on m’appelle simplement Raouf. Je suis né et j’ai grandi à Oussivo, aux Comores, où s’est forgée une grande partie de mon parcours scolaire. J’ai commencé à l’école primaire publique d’Oussivo, puis poursuivi au collège et au lycée communautaire Bath Al-Akhlaq (ECO-BATH). Cependant, en 2014, comme ECO-BATH ne proposait pas encore de terminale scientifique, j’ai dû prendre mon sac à dos et rejoindre le lycée scientifique Cheikh Hamdane Ben Rachid pour la dernière étape du secondaire.


J’étais un élève plutôt calme, mais… comment dire ? Probablement le plus absent de ma génération . Il m’arrivait de disparaître carrément des semaines entières, au grand désarroi de mes professeurs. Mais comme quoi, l’assiduité n’est pas toujours une science exacte, et le destin avait quand même prévu que je finisse en blouse blanche ! 


Al-Mashawiri: Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir la médecine comme carrière ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Je crois que ma première motivation est née à la maison, dans mon environnement familial. Mon père, dans les années 70, avait commencé comme simple agent d’entretien de l'hôpital El-marouf. Mais sa curiosité et son ingéniosité l’ont amené à apprendre en observant les soignants, jusqu’à devenir une sorte d’aide-soignant autodidacte. Avec le temps, il était carrément perçu comme le médecin de toute la région. Récemment encore, il me racontait certaines de ses méthodes… Disons qu’aujourd’hui, on crierait peut-être au crime contre l’humanité , mais à l’époque il était considéré comme un génie qui soulageait la population.


Ma défunte mère aussi portait la mention “aide-soignante” sur sa carte d’identité. Malheureusement, je l’ai perdue à l’âge de 5 ans, mais je reste convaincu qu’elle m’a transmis, sans le savoir, cette fibre du soin.


C’est mon père qui, alors que j’étais en classe de 5e, m’a dit un jour : « Tu pourrais faire médecine. Il ne reste plus que toi, les autres ont déjà pris d’autres voies ». Au départ, je prenais ça comme un rêve un peu lointain. Mais au fil des années, j’ai commencé à aimer véritablement cette vocation, jusqu’à l’embrasser totalement.


Al-Mashawiri: Pourquoi avez-vous choisi de poursuivre vos études à Madagascar ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Pour être honnête, ce choix s’est fait un peu par défaut. Ma famille m’avait conseillé de chercher d’abord une bourse d’études : si j’en obtenais une, je suivrais mon chemin là-bas, et si je n’en obtenais pas… eh bien, je partirais à Madagascar. Plusieurs choses se sont déroulées en coulisses que je ne détaillerai pas ici, et comme je n’ai pas obtenu de bourse, je me suis retrouvé expédié à Madagascar, comme promis.


Ce choix avait du sens pour ma famille : les moyens financiers étaient limités, et la proximité avec les Comores facilitait la transition. Mais aujourd’hui, je peux dire que ce n’était pas du tout un “plan B”. J’ai découvert un pays magnifique, et au-delà des connaissances académiques, j’y ai énormément appris sur le savoir-être et le savoir-vivre.


Al-Mashawiri: Comment s’est passée votre intégration dans le système universitaire malgache ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: S’intégrer dans un nouvel environnement n’est jamais simple, surtout lorsqu’il s’agit de changer complètement de pays. Passer des Comores à Madagascar impliquait de s’habituer à une nouvelle culture et à un mode de vie différent.


En parallèle, il fallait aussi passer du rôle d’élève à celui d’étudiant, avec un rythme académique plus exigeant et de nouvelles responsabilités. Pour moi, cette transition a été facilitée par une année préparatoire avant le début des cours à la faculté de médecine d’Antananarivo.


Le soutien des associations étudiantes comoriennes a été un atout précieux : elles aident les nouveaux arrivants à s’adapter, à se créer un réseau et à se sentir rapidement intégrés dans la communauté.


Al-Mashawiri: Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés loin de votre pays et de votre famille ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Aux Comores, nos familles, par leur amour, nous habituent souvent à une dépendance physique, financière et même morale. Se retrouver loin de tout cela constitue donc un vrai défi.

Vivre seul implique de gérer toutes les tâches quotidiennes : faire le 

ménage, préparer les repas, et ne pas se contenter d’attendre que l'autre genre (faut pas froisser les féministes) le fasse pour toi. Au départ, tout cela peut sembler difficile, et je me souviens encore de mes premiers plats  (je vous épargne les détails !).


En plus, suivre de longues études de médecine, souvent sans vacances, avec les stages et les exigences académiques, fait que l’on manque beaucoup d’événements familiaux… et surtout de nombreux neveux et nièces à découvrir à son arrivée.


Mais ces défis sont essentiels : ils enseignent l’autonomie, la discipline et la responsabilité, autant de qualités nécessaires avant de devenir un professionnel de santé et un pilier pour sa famille ou sa communauté.



Al-Mashawiri: Votre thèse porte sur les pathologies de la bourse aux services d’urologie du CHU J-RA. Pouvez-vous expliquer brièvement ce sujet à nos lecteurs ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Ma thèse porte sur les pathologies de la bourse, étudiées au service d’urologie du CHU JRA à Madagascar. Concrètement, il s’agit d’analyser les différentes affections qui touchent le contenant et le contenu de la bourse, leur fréquence, leurs causes et leur prise en charge médicale.


L’objectif principal était de mieux comprendre ces pathologies dans notre contexte afin d’améliorer le diagnostic et le traitement des patients. Même si le sujet peut sembler très spécialisé, il touche directement la santé masculine et le bien-être des patients, ce qui rend son étude particulièrement pertinente pour nos pays comme les Comores.


Al-Mashawiri: Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Pour être tout à fait honnête, ce n’était pas un choix de cœur initial. Mon objectif était surtout d’avancer rapidement vers la soutenance. La faculté m’avait envoyé en stage au service d’urologie du CHU JRA, où j’ai rencontré mon encadreur, qui nous formait avec beaucoup de rigueur et de passion.


J’ai vraiment apprécié cette expérience, et naturellement, j’ai proposé ce sujet de thèse, qu’il a accepté. Ce fut le point de départ d’un travail enrichissant, tant sur le plan académique que personnel.


Al-Mashawiri: Quelles sont les principales conclusions de votre recherche ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Les principales conclusions de ma thèse montrent que les pathologies de la bourse sont variées et parfois difficiles à aborder, surtout dans notre contexte africain. Beaucoup de patients recourent d’abord à des traitements traditionnels avant de consulter un médecin, ce qui conduit souvent à des consultations tardives et au stade de complications.


Mon étude a permis de mieux comprendre les facteurs de risque et les habitudes de consultation, ce qui est essentiel pour améliorer le diagnostic et la prise en charge. Elle souligne également l’importance d’un diagnostic précoce et d’une intervention adaptée, afin de prévenir des complications graves, comme la perte de fonction testiculaire.


En pratique, ces travaux fournissent des éléments concrets pour améliorer la qualité des soins urologiques, sensibiliser la population sur la nécessité de consulter rapidement et renforcer l’efficacité des services de santé pour la santé masculine.


Al-+Mashawiri: Selon vous, en quoi votre travail pourrait-il contribuer à améliorer la prise en charge des patients aux Comores ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Je pense que mon travail n'a pas vraiment un impact direct pour les Comores, mais de nombreux patients comoriens viennent jusqu’à Madagascar pour consulter pour ce type de pathologies. Lors du dépouillement des dossiers, j’ai constaté que beaucoup souffraient de varicocèles, hernies, tumeurs ou pathologies kystiques.


Dans un contexte où l’urologie reste peu développée aux Comores, avec par exemple un seul urologue pour toute la Grande Comore, cette situation doit inciter à réfléchir au renforcement du personnel spécialisé. Donc il peut inspirer les futurs professionnels de santé à considérer la spécialisation en urologie, afin de répondre aux besoins croissants de la population.


Al-Mashawiri: Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant la réalisation de votre thèse ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Dans notre discipline, la première soutenance correspond directement au doctorat, ce qui représente un défi unique puisque c’est un exercice que nous n’avons jamais pratiqué auparavant. Après deux années d’internat exigeantes, on est souvent épuisé et tenté de prendre un peu de recul avant de se lancer dans la rédaction, ce qui peut parfois entraîner un léger retard.


Mais la difficulté principale réside surtout dans les démarches administratives et les délais d’attente. Par exemple, j’ai dû patienter plus de six mois avant que mon manuscrit passe en comité de lecture anonyme, un processus qui demande beaucoup de patience et de persévérance.


Ali-Mashawiri: Comment décririez-vous vos années d’études à Madagascar ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Mes années d’études à Madagascar ont été intenses mais extrêmement enrichissantes. Au-delà de l’apprentissage médical, elles m’ont permis de découvrir une nouvelle culture, un nouveau mode de vie et de développer une grande autonomie.


Ces années m’ont également appris la rigueur, la discipline et la persévérance, nécessaires pour réussir dans une faculté exigeante comme celle d’Antananarivo. Entre les cours, les stages et la vie quotidienne dans un pays étranger, chaque jour représentait un apprentissage à la fois académique et personnel.


Au final, ces années ont été une période de formation complète, non seulement en tant que futur médecin, mais aussi en tant que personne capable de s’adapter et de prendre ses responsabilités.


Al-Mashawiri: Quelle a été l’importance du soutien de votre famille, de vos amis ou de la communauté comorienne sur place ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Le soutien de ma famille, de mes amis et de la communauté comorienne à Madagascar a été inestimable. Même à distance, ma famille m’a toujours encouragé, m’a rappelé l’importance de persévérer et m’a soutenu moralement à chaque étape.


Sur place, la communauté comorienne a joué un rôle essentiel pour faciliter mon intégration, m’aider à m’adapter à la vie quotidienne et me fournir un réseau de soutien dans les moments difficiles. Les amis et collègues étudiants ont également été un pilier, partageant les joies, les difficultés et les apprentissages.


Sans ce appui collectif, le parcours aurait été beaucoup plus difficile. Leur présence a permis de transformer les défis en opportunités et d’aborder mes études avec plus de sérénité et de motivation.



Al-Mashawiri: Avez-vous participé à des activités associatives ou étudiantes là-bas ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Oui, je me suis toujours impliqué activement dans la vie associative étudiante. J’ai participé à plusieurs associations comoriennes à Madagascar, notamment RECMA, CECOM, CENA et ADSEI.


Au sein de ces associations, j’ai occupé plusieurs responsabilités : président de RECMA, membre du conseil de sages de l’ADSEI et de RECMA, ainsi que doyen du CENA et de la CECOM. Ces expériences m’ont permis de développer des compétences en organisation, leadership et travail d’équipe, tout en restant proches de la communauté comorienne sur place.


Je voulais aussi éviter le cliché du médecin coincé et totalement focalisé sur la médecine, souvent reproché à notre profession. S’impliquer dans la vie associative m’a permis de rester ouvert, accessible et connecté aux autres, tout en contribuant à la communauté et en vivant une expérience humaine et enrichissante.


Al-Mashawiri: Y a-t-il une expérience particulière qui vous a marqué pendant vos années d’études ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: L’expérience qui m’a le plus marqué, c’est sans doute la PACES. C’était une année redoutable, avec plus de 1500 étudiants pour seulement 300 places en deuxième année de médecine. La pression était telle que chaque minute avait son importance.


Je me souviens qu’à l’époque, je logeais dans une petite mosquée à Ankatso avec d’autres camarades. Un matin, juste après la prière de l’aube, nous révisions encore fébrilement avant un examen prévu à 7h. Là, un ami sort tranquillement une brosse à dents. Je lui lance : « Tu es sérieux ? Tu veux gaspiller ton temps pour ça ? » Résultat, il a rangé sa brosse aussitôt dans son sac .


Ce souvenir résume bien l’ambiance de cette année : intense, épuisante, parfois absurde… mais formatrice.



Al-Mashawiri: Quel souvenir garderez-vous le plus de cette aventure universitaire ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: J’ai beaucoup de souvenirs, mais le plus marquant reste sans doute mon passage à l’association RECMA. Honnêtement, sans cette association, si la faculté avait formé 100 médecins comoriens depuis sa création, il n’y en aurait peut-être eu qu’une vingtaine.


RECMA organise depuis toujours des cours de soutien gratuits, des devoirs surveillés, des simulations d’examen… bref, un véritable accompagnement du début de l’année jusqu’au concours. Mais ce qui rend l’expérience unique, c’est la façon dont les aînés considèrent les nouveaux : un peu comme leurs propres enfants. On les suit de près, parfois on les sermonne, on crie, on les secoue… tout cela pour qu’ils réussissent. Je me souviens même d’une étudiante qui, des années après avoir réussi le concours, m’a avoué que quand elle me croisait dans la rue à l’époque, elle changeait de chemin pour éviter que je ne lui demande pourquoi elle n’était pas en train d’étudier .C’est ce mélange de rigueur, exigence et solidarité qui fait la force de RECMA et qui, pour moi, reste l’un des souvenirs les plus marquants de mon parcours.



Al-Mashawiri: Qu’avez-vous ressenti le jour de la soutenance de votre thèse ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Le jour de ma soutenance, j’ai ressenti avant tout un immense soulagement et un profond sentiment de devoir accompli. Mais en même temps, une autre voix en moi me rappelait que ce n’était que le début, et qu’il me restait encore un long chemin à parcourir.


Ce qui m’a marqué, c’est de voir ma famille et ma communauté rayonner de joie à travers moi. Cette fierté partagée est un sentiment inestimable, que je souhaite à tout étudiant de vivre un jour.Je tiens aussi à remercier particulièrement

mon beau-frère qui a fait le déplacement depuis les Comores pour assister à ce moment unique. Sa présence a été pour moi un geste de soutien immense et une preuve supplémentaire que ce succès n’est jamais individuel, mais toujours collectif.


Al-Mashawiri: Envisagez-vous de poursuivre une spécialisation, par exemple en urologie ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Même si mon parcours m’a permis d’approfondir mes connaissances en urologie, notamment grâce à ma thèse, je garde l’esprit ouvert sur les différents champs de la médecine. Mais il faut avouer que mon véritable amour reste la cardiologie. C’est une spécialité qui me hante presque au quotidien, tant par sa richesse scientifique que par son importance dans nos pays où les maladies cardiovasculaires prennent de plus en plus de place.


J’espère vraiment pouvoir me 

spécialiser en cardiologie. C’est un domaine qui me passionne profondément, et je rêve de pouvoir un jour apporter cette expertise aux Comores, où les besoins en cardiologie sont immenses et encore très peu couverts.


Al-Mashawiri: Quels sont vos projets professionnels à court et à long terme ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: À court terme, je souhaite rentrer aux Comores afin de me familiariser avec le système de santé national, travailler et mettre mes compétences au service de ma communauté. Cela me permettra aussi de mieux comprendre les réalités locales et d’identifier les besoins prioritaires des patients.

À long terme, j’ai l’ambition de me spécialiser en cardiologie, une discipline qui me passionne depuis longtemps et qui représente un réel défi dans notre pays où les pathologies cardiovasculaires sont en nette augmentation. Mon objectif est de contribuer à l’amélioration de la prise en charge cardiologique aux Comores.



Al-Mashawiri: Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes d'oussipvo et, plus largement, aux Comores, qui rêvent de faire des études de médecine ?

Dr.Abdou Raouf Hamidou: Mon message aux jeunes d’Oussivo et, plus largement, aux Comoriens qui rêvent de faire des études de médecine est simple : croyez en vous et persévérez. Le chemin est long, exigeant et parfois semé d’embûches, mais chaque effort compte et chaque étape vous rapproche de votre objectif.


Je leur dirais aussi de profiter de toutes les opportunités, de s’impliquer pleinement, de ne pas avoir peur des défis et de rester curieux. La médecine n’est pas seulement une question de savoir, 

mais aussi d’endurance, de rigueur et d’humanité.


Et pour l’humour : si vous voulez vous marier vite, ne venez pas ici ! Et si vous cherchez de l’argent facile, oubliez tout de suite . Mais si vous êtes prêts à travailler dur, apprendre, vous dépasser et persévérer, alors la médecine est une aventure qui peut vous transformer et vous ouvrir des portes insoupçonnées.

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