Entretien avec Mahmoud Ibrahime – Pour une éducation comorienne ancrée dans nos réalités
- Younoussa Hassani
- 22 août 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 août 2025

Qui est Mahmoud Ibrahime ? Docteur en histoire, Mahmoud Ibrahime est enseignant. Il est également le fondateur des Éditions Cœlacanthe, une maison d’édition comorienne qui publie des essais, de l’histoire et de la littérature comorienne.
Il est aussi le fondateur de l’hebdomadaire Masiwa, un média engagé pour une information libre et indépendante. Il nous accorde ici un entretien autour des enjeux de l’éducation aux Comores.
Propos recueillis par Mohamed Issihaka
Al-Mashawiri: Pour commencer, pourriez-vous brièvement nous dire ce qui vous a amené à vous intéresser à l’éducation et à faire le premier manuel d’Histoire des Comores en 2013 ?
Mahmoud Ibrahime – J’avais juste fait CP1 et lu tout le Coran avant d’arriver en France à l’âge de 10 ans. Je ne parlais pas un mot de français et ce sont principalement des enseignants qui ont cru en moi, qui depuis la primaire se sont investis pour que je rattrape mon retard, qui finalement m’ont permis de croire en moi. Au lycée, en première, je savais déjà que je voulais être enseignant et j’ai tout fait pour y parvenir.
Pour le manuel scolaire d’Histoire, curieusement, ce ne sont pas les autorités comoriennes qui m’ont sollicité, mais l’Union européenne (UE), à travers un programme de coopération qui s’appelait PASEC, au vu bien sûr de mes recherches en Histoire et de mon expérience d’enseignant. J’avais commencé par refuser, car il s’agissait de faire un manuel d’Histoire de la 6e à la Terminale, seul. Comme le PASEC ne voulait pas intégrer d’autres personnes pour ce manuel, j’avais avoué que je n’étais pas capable d’un tel travail.
Mais, c’est un ami, Mohamed Ahmed-Chamanga qui, ayant appris que j’avais refusé, m’a appelé pour me dire de reconsidérer ma décision en me présentant plusieurs arguments. Je suis retourné vers le PASEC pour dire que j’allais essayer de faire dans un premier temps un manuel 6e-5e. J’ai pris beaucoup de temps, notamment pour comprendre le programme, rendre visite à l’expert qui avait achevé le programme d’Histoire un an auparavant, mais je suis arrivé à bout. Après, nous avons réuni à deux reprises des professeurs du collège, du lycée et de l’université, ainsi que des experts du ministère de l’Éducation pour y réfléchir et le valider.
Al-Mashawiri: À votre avis, quels sont aujourd’hui les principaux défis du système éducatif comorien ?
Mahmoud Ibrahime – Je pense que le principal défi de l’enseignement aux Comores reste l’inversion à faire dans la hiérarchisation qui existe entre les connaissances et la réflexion ou l’organisation de la pensée. Aux Comores, je pense que nous avons transposé la méthodologie de l’apprentissage du shioni vers l’école moderne : on privilégie plus souvent le par cœur, le cumul des connaissances à l’analyse, à la réflexion permettant de faire les liens entre les idées et construire sa propre pensée. Certes, dans l’apprentissage de la religion, on ne doit pas remettre en cause la parole de Dieu, mais dans l’école publique, la critique est plus que nécessaire. L’élève doit pouvoir s’interroger sur les connaissances qu’on lui fait ingurgiter. D’autant qu’avec l’internet et maintenant l’IA, l’accès aux connaissances devient plus que jamais facilement accessible. Il faut donc privilégier l’organisation de la pensée et le questionnement sur les savoirs.
L’autre défi concerne la construction de programmes d’enseignement qui soient « authentiquement comoriens », comme disait le président Ali Soilihi. Pendant la mise en place de l’Université des Comores, j’ai vu des enseignants aller puiser dans les sites internet des universités françaises des programmes construits pour des citoyens français. Je pense que ces programmes sont toujours en vigueur, et que personne n’a pensé à les changer 20 ans après. Le mieux serait de réfléchir au type de citoyen que les Comores souhaitent et à partir de là regarder à chaque étape ce que les enfants doivent apprendre et connaître en tenant compte à la fois de notre société et des exigences du monde actuel. L’ouverture au monde est nécessaire et c’est peut-être là que le français nous sera le plus favorable, même si certains pensent qu’il faut privilégier l’arabe, l’anglais ou le swahili dans cette ouverture au monde.
Mais, rien ne pourra se faire sans un réel investissement du gouvernement. Or l’État comorien n’investit pas d’argent pour le développement de l’enseignement depuis longtemps. Il se contente de payer les fonctionnaires. Pour tout le reste, y compris pour la construction d’établissement, il compte sur l’aide internationale et dans une moindre mesure sur la diaspora qui finance les écoles communautaires dans les villages.
Vous imaginez que les programmes en vigueur datent de 2008, et ont été élaborés grâce au financement de l’Union européenne ? Vous imaginez que 65 ans après, le gouvernement n’a pas trouvé mieux que d’appeler la France à l’aide pour rénover le lycée de la capitale construit sous la colonisation et qui était en décrépitude ? Vous imaginez que l’État comorien ne construit jamais d’écoles et compte sur le PNUD et autres organisations internationales ? L’amour-propre du Comorien est mort depuis longtemps entre les murs du ministère de l’Éducation nationale.

Al-Mashawiri: Pourquoi est-il important, selon vous, de concevoir des manuels scolaires qui « nous ressemblent » ?
Mahmoud Ibrahime-Certes, il est plus facile de prendre des manuels conçus pour des enfants français, ils sont plus accessibles et pallient à un manque évident aux Comores, mais les manuels scolaires, comme tous les instruments de pédagogie sont conçus en tenant compte d’un programme propre au pays, d’un contexte social et environnemental. Même à la Réunion ou à Mayotte, inspecteurs et enseignants français insistent sur le fait de contextualiser des programmes construits pour des enfants qui vivent en Europe.
Al-Mashawiri: Comment les programmes scolaires actuels prennent-ils (ou non) en compte l’histoire, les réalités et les valeurs comoriennes ?
Mahmoud Ibrahime – Grâce au PASEC, évoqué plus haut, les programmes qui ont été élaborés en 2008 pour l’histoire et la géographie prennent en compte officiellement l’histoire et la géographie du pays. Mais, ces programmes doivent être changés, d’une part parce que 2008 c’est loin et que depuis la recherche a évolué. Et d’autre part, parce qu’il y a énormément d’erreurs dans ces programmes. Lorsque j’élaborais le manuel d’Histoire 6e-5e, je suis allé de ma propre initiative jusqu’à Anjouan pour rencontrer l’expert national qui avait été nommé par le PASEC pour le programme, j’ai passé en revue avec lui les erreurs. Il a reconnu, mais a minimisé son rôle en tant qu’expert national. J’en ai discuté avec des cadres du ministère. Ils m’ont demandé de mettre sur papiers toutes mes remarques et que des modifications allaient être faites. Vous devinez que personne au ministère n’a effectué ces modifications, parce que les responsables considèrent qu’un expert a été nommé par l’UE et qu’il a été payé pour le travail.

Al-Mashawirir: Selon vous, quelle place devrait avoir la langue comorienne dans le système éducatif ?
Mahmoud Ibrahime-Je pense que le shikomori devrait avoir une place essentielle dans l’enseignement, surtout dans les premières années, en maternelle et en primaire. C’est important que les enfants commencent leurs apprentissages avec des références qui soient propres à la société dans laquelle ils vivent, qu’ils commencent à nommer et à décrypter le monde qui les entoure avec la langue maternelle. Après, c’est un peu tard, mais la langue comorienne doit être enseignée également au collège, au lycée et même à l’Université. Les auteurs comoriens qui s’expriment en shikomori doivent avoir droit de cité à tous les niveaux qu’ils soient anciens ou modernes. Valoriser la culture comorienne, c’est motiver et donner un sentiment de fierté aux élèves et étudiants.
Mais, tout cela, c’est mon ami, le linguiste Mohamed Ahmed-Chamanga qui pourrait mieux vous en parler. Depuis 2008, il a formé des formateurs et élaboré des fascicules en vue de l’introduction du shikomori en maternelle, aucun gouvernement depuis n’ose faire le pas.
Al-Mashawiri: Il semble qu’il y ait eu récemment des Assises nationales de l’éducation. Avez-vous pu suivre ce processus ?
Mahmoud Ibrahime - En réalité, je ne peux rien dire. Il n’y a pas eu de débats publics. Je n’ai pas encore vu de rapport sur ces Assises. Il n’y a même pas eu de la part du ministère un relevé des conclusions.
Un enseignant qui connait ma position sur la question m’a dit qu’une des décisions prises serait de supprimer l’examen de 6e. Si c’est le cas, j’applaudirais des deux mains. Un examen qui suscite ces dernières années des réactions paroxystiques de la part des parents, avec des fêtes qui dépassent celles des bacheliers. C’est une pression trop grande et inutile pour des enfants de 10 ans !
C’est un examen qui aujourd’hui n’a aucun sens. Il a été créé sous la colonisation pour justifier le fait que l’école n’était ouverte qu’à une petite minorité, le plus souvent issue des familles aristocratiques et bourgeoises des grandes villes dont l’état colonial voulait se faire des alliés. Mais, dans une école publique ouverte à tous, à quoi sert l’examen d’entrée en 6e, sinon à créer une pression pour de trop jeunes enfants ?
Je crois que cette année, environ 60% des enfants de CM2 ont eu cet examen. C’était la fête dans tous les quartiers. Mais, qui pense aux 40% d’enfants de 10ans qui ne l’ ont pas eu, le choc que cela doit être ! Dès cet âge, être considéré dans la famille, le quartier ou le village comme étant celui qui a « raté » ?
Et théoriquement, ceux qui ont raté l’examen ne devraient pas continuer leur scolarité en 6e. L’État a prévu quoi pour ces enfants ? La rue ? La délinquance ? Heureusement, je crois savoir qu’aujourd’hui, tout le monde ferme les yeux et la plupart des enfants passent quand même en 6e. Mais, le problème, c’est qu’au moment de passer le BEPC en 3e, un des documents demandés est l’attestation de réussite de l’examen de 6e et si on ne l’a pas, on ne passe pas le BEPC et la scolarité s’arrête là. Mais, que prévoit le gouvernement pour les enfants qui quittent l’école en 3e ? Rien. C’est sur ces aspects qu’on devrait réfléchir pour éviter de laisser des enfants sur la route et ne plus se préoccuper de ce qu’ils doivent devenir.
L’examen de 6e, c’est un examen néfaste pour les enfants, même s’il flatte l’ego de certains parents. C’est aussi un examen coûteux pour l’état qui mobilise avant le BEPC et le Bac des moyens financiers et humains. Et il est inutile parce qu’il n’a pas d’objectif réel.
Il pourrait être remplacé par des tests faits dans la classe de CM2 avec les enseignants qui suivent les élèves dans l’année et ces tests pourraient permettre en 6e de suivre certains élèves, en leur offrant des cours supplémentaires dans les matières dont ils ont le plus besoin.
Lien pour se procurer le livre https://www.editions-coelacanthe.com/manuel-d-histoire-6e-5e



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