Football comorien : délocalisation imposée ou stratégie bien calculée ?
- Younoussa Hassani
- 2 oct. 2025
- 5 min de lecture

La non-homologation du stade de Malouzini prive l’équipe nationale comorienne de ses matchs à domicile, soulevant de vifs débats parmi les supporters et observateurs du football aux Comores. Certains y voient même une possible stratégie des dirigeants du sport comorien, dont la préférence pour les rencontres à l’extérieur soulève des interrogations légitimes.
Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, Médecin, Economiste de la Santé et Ecrivain.
L'invincibilité à domicile, désormais reléguée
Depuis son adhésion à la FIFA en 2005, la sélection des Comores s’est forgé une réputation d’équipe difficile à battre lorsqu’elle évolue devant son public, sur son sol, avec 4 victoires, 4 nuls et une seule défaite contre un cador du football africain et mondial qu’est la Cote d’Ivoire.
La ferveur populaire sans égale des supporters locaux transcendait les Cœlacanthes, qui évoluent majoritairement en clubs européens, créant une atmosphère unique que ce soit au Stade Said Mohamed cheikh de Mitsamihouli ou au stade omnisports de Malouzini. Cette dynamique positive à domicile a contribué à des succès marquants comme celle contre le grand Ghana des frères Ayew ou face à la République Centrafricaine en 2023, et plus largement encore lors des qualifications africaines et mondiales.

Les raisons officielles et officieuses derrière la délocalisation
Inauguré en 2019, le stade Malouzini n’a jamais obtenu l’homologation définitive de la CAF.
Les rapports d’inspection successifs des instances de football africain ont démontré que ce stade ne répondait pas aux standards exigés pour les compétitions internationales, principalement en raison de la dégradation de la pelouse, de l’éclairage et de l’absence de dispositifs de sécurité essentiels aux joueurs. Malgré des dérogations temporaires, depuis novembre 2023, il a été officiellement déclaré non conforme aux normes, obligeant l’équipe nationale à délocaliser ses matchs « au domicile » à l’étranger.
Le 12 août 2025, une avancée majeure est intervenue : le stade Malouzini a obtenu une homologation conditionnelle de catégorie 2 par la CAF, lui permettant enfin d’accueillir certains matchs officiels de clubs comoriens en compétitions continentales. Mais, elle n’autorise pas les matchs internationaux des sélections qui eux exigent une homologation de catégorie 3. Cette homologation temporaire sous conditions, reste fragile malgré tout et pourrait même être révoquée si les normes ne sont pas maintenues.
Parmi les motivations non officielles souvent évoquées par un bon nombre des supporters figure l’attrait des déplacements pour les dirigeants du football national et plus largement du ministère de tutelle qui verraient de bon œil l’organisation des matchs à l’étranger pour des fins purement personnels - Voyager, recevoir le perdiem relatif aux frais de déplacement professionnel etc… - au lieu de fournir les efforts nécessaires à la mise en normes de Malouzini.
Cette incompréhension accentue la frustration des fans comoriens privés de leur équipe nationale, forçant cette dernière à disputer ses « matchs à domicile » en dehors du territoire, notamment au Maroc.
L’autre raison évoquée par moults supporters serait que la Fédération de football des Comores ainsi que le staff des cœlacanthes viseraient comme objectif, aller plus loin à la prochaine CAN qu’en 2022 où les Comores s’étaient hissées, lors de sa toute première participation à cette compétition, en huitième de finale, éliminées par le Cameroun, pays organisateur dans des conditions peu académiques que tout fans de la CAN connait. Le Sélectionneur national avait d’ailleurs lors d’une conférence de presse avait fait brièvement allusion à cette vision, parlant des éliminatoires de la coupe du monde 2026 pour les Comores comme un temps plein pour préparer la CAN 2025. Pour ce faire, choisir comme base régulière et accepter la délocalisation des « matchs à domicile », au Maroc, pays où aura lieu la prochaine CAN, permettrait aux Cœlacanthes de mieux s’acclimater avant la compétition. Un mal pour un bien donc que les fans comoriens seraient priés de comprendre.
Conséquences sportives et émotionnelles
Les nombreux matchs nuls concédés contre des pays comme la Gambie, la Tunisie, la défaite récente contre le Mali, voire le score d’un but à zéro seulement contre le Tchad et Madagascar en éliminatoire de la coupe du monde 2026 - sans leur manquer de respect-, lors de rencontres "à domicile" délocalisées au Maroc, auraient eu un destin fort différent, si elles avaient eu lieu en sol comorien. Comment espérer la victoire quand l’équipe joue sans la force qui vient du soutien massif de ses supporters ? Ces résultats ont entraîné des répercussions tant sur le plan sportif que sur l’attachement émotionnel des supporters. En témoigne le goal average de seulement d’un plus un alors que les autres nations ont cartonné avec des plus onze pour le Ghana, plus sept pour Madagascar avec seulement une place de troisième au classement des éliminatoires de la coupe du monde 2026, à l’issu de la huitième journée.
Si la proximité géographique du Maroc avec l’Europe où la plupart des joueurs comoriens évoluent, permet certes une optimisation des coûts, une réduction des trajets et une moindre fatigue pour les joueurs, ces avantages ne compensent pas la perte d’un soutien populaire inégalé, traditionnellement acquis devant les tribunes de Malouzini.
Des performances globalement encourageantes, mais un avenir à bâtir
Sur le plan international global, les Comores revendiquent une progression nette. Classés 107e au classement FIFA en juillet 2025, ils affichent un bilan solide sous le coach Stefano Cusin avec 10 victoires, 4 nuls et 4 défaites en 18 matchs, toute compétition confondue. Qualifiés et en tête de leur groupe pour la CAN 2025, devant une grande nation mondiale du football, la Tunisie, ils sont également en course dans les éliminatoires de la Coupe du Monde 2026. Ces succès symbolisent la résilience et le potentiel d’une équipe prometteuse. Toutefois, cette montée en puissance risque de s’essouffler si l’équipe reste toujours exilée de son foyer, privée du soutien brûlant de ses supporters.
La vision croisée de la Fédération Comorienne de Football, de la FIFA et des supporters
La Fédération Comorienne de Football a publiquement regretté la situation, soulignant son engagement à rénover le stade en partenariat avec des experts internationaux pour retrouver l’homologation définitive. Pour la FIFA, l’évolution du football comorien est saluée dans ses classements – avec un bond historique à la porte du top 100 mondial – mais la capacité à accueillir de grands rendez-vous à domicile reste un défi central. Les instances internationales encouragent d’ailleurs le développement des infrastructures et le retour des matchs à domicile pour renforcer la compétitivité et l’identité du football comorien.
Loin d’être un simple problème technique, cette situation révèle une fracture : l’opposition entre la passion viscérale des supporters comoriens et les impératifs pragmatiques des autorités sportives, qui selon les fans, préfèreraient la facilité logistique et les conditions « optimisées » des terrains étrangers, notamment au Maroc. Sinon, comment s’expliquer cette incapacité des instances footballistiques comoriennes à répondre aux normes vitales d’un stade qui vient à peine d’être construit ?

Ce choix stratégique, s’il a ses raisons, questionne en tout cas profondément les fans, le peuple et surtout l’avenir du football national.
Un avenir prometteur mais en conditionnel
Si la question de la non-homologation du stade de Malouzini a longtemps été perçue par certains comme une stratégie des dirigeants, la récente homologation conditionnelle laisse entrevoir un avenir plus prometteur. Les supporters attendent désormais des actes, espérant voir les Cœlacanthes renouer avec leurs exploits sur leur terre, dans une ambiance qui demeure le meilleur atout du football comorien.
Au-delà des aspects techniques et logistiques, le combat de Malouzini est un combat pour l’identité comorienne. Jouer chez soi n’est pas qu’un avantage sportif, c’est un acte politique, culturel et social. C’est permettre à un peuple de vibrer ensemble, de rêver ensemble, et d’affirmer sa fierté dans un monde du football souvent dominé par des géants.
Le football aux Comores n’est pas qu’un jeu. C’est une fierté, une passion viscérale et la colonne vertébrale d’une identité nationale gangréné par le lobby insulaire.
Il est urgent que dirigeants, fédération, joueurs et supporters s’unissent dans une même vision, intégrant passion, exigence et pragmatisme, pour que les Comores retrouvent pleinement leur place sur la scène africaine et mondiale. Car derrière chaque match joué au domicile se tissent cohésion, renforcement de l’unité nationale, fierté et des millions d’espoirs. Et ça, ça en vaut la peine de se battre !



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