ENTRETIEN AVEC MOHAMED ISSIHAKA : « Où va le monde ? »
- Younoussa Hassani
- 4 juil. 2025
- 4 min de lecture

Dans cette interview accordée à Al-mashaWiri, Mohamed Issihaka partage un regard critique et profondément humain sur l’évolution de la société comorienne. À travers la question centrale « Où va le monde ? », il exprime sa préoccupation face à la perte progressive des repères traditionnels, des valeurs communautaires, et de l’identité culturelle. Il évoque avec nostalgie une époque où l’éducation était collective, solidaire et fondée sur le respect mutuel. Aujourd’hui, face aux défis posés par la technologie, la mondialisation et l’érosion de la langue shikomori, il appelle à un équilibre entre modernité et enracinement. Ses propos invitent à une réflexion lucide sur le sens du progrès et sur la nécessité de préserver l’âme d’une société en mutation.
Propos recueillis par Younoussa Hassani
Al-Mashawiri : Pourquoi ce titre interpellant, « Où va le monde ? »
Mohamed Issihaka : Parce que c’est une question que je me pose souvent en observant ce qui se passe autour de nous. C’est une manière d’exprimer ma déception face à l’évolution actuelle de notre société. On vit dans un monde où les repères s’effacent peu à peu, où les jeunes semblent perdus, et où nos valeurs fondamentales sont en train de disparaître.
Al-Mashawiri : Vous parlez de valeurs fondamentales… à quoi pensez-vous précisément ?
Mohamed Issihaka : Je pense à l’éducation traditionnelle, au respect mutuel, à la solidarité entre générations. Dans la société comorienne, surtout dans les villages, ces valeurs étaient très fortes. L’enfant ne grandissait pas seulement avec ses parents, mais avec toute la communauté. Il y avait cette idée forte : mwana tsi wa mdzima — l’enfant appartient à tout le monde. Chacun avait le droit, et même le devoir, de corriger, de conseiller, de guider.
Al-Mashawiri : Était-ce vraiment accepté ?
Mohamed Issihaka : Absolument. On ne se sentait pas visé ou humilié quand un voisin nous corrigeait. C’était normal. L’éducation était collective, et cela forgeait une société plus responsable.
Même les fautes étaient sanctionnées parfois sévèrement, mais c’était pour nous faire grandir. On n’avait pas le droit à l’erreur, pas parce que la société était cruelle, mais parce qu’elle voulait faire de nous des personnes respectables.
Al-Mashawiri : Vous avez connu cette époque ?
Mohamed Issihaka : Oui, entre 1987 et 1990, et même jusqu’en 1998. Je me rappelle très bien que cette période était marquée par un fort engagement communautaire autour de l’éducation religieuse. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est ce qui s’est passé en 1998 dans notre village. Cette année-là, pour la première fois, certains élèves issus de notre école islamique ont obtenu des bourses pour poursuivre leurs études en Égypte.
Cette initiative a été portée par Fundi Ali Moumine, un enseignant coranique originaire de la région d’Oichili, plus précisément des villages d’Irohé et Dzahadjou, et qui vivait à Diboini, où il enseignait l’islam. Après quelques années d’enseignement dans notre village, il a eu l’idée d’ouvrir un chemin pour permettre à certains élèves prometteurs de continuer leurs études au Caire.
Cette idée a été chaleureusement accueillie et soutenue par plusieurs notables de Diboini, qui se sont mobilisés pour faciliter toutes les démarches administratives nécessaires.
Cela montre clairement à quel point la solidarité et l’entraide occupaient une place primordiale dans notre société comorienne. On croyait au potentiel des jeunes, et on se mobilisait pour leur offrir des perspectives, non pas individuellement, mais collectivement.
Al-Mashawiri : Et aujourd’hui ?
Mohamed Issihaka : Aujourd’hui, c’est très différent. Avec l’arrivée de la technologie, beaucoup de jeunes se forment seuls sur internet. Ils vont chercher ce qui leur plaît, sans vérifier si c’est vrai ou bon pour eux. Ils ne veulent plus écouter les anciens, ni passer par les voies traditionnelles du savoir. Ils rejettent parfois l’école coranique, ou bien n’en tirent que la forme, pas le fond. Résultat : beaucoup se perdent, adoptent des comportements déplacés, et se laissent influencer par des modèles superficiels.
Al-Mashawiri : Pensez-vous que la technologie est en partie responsable ?
Mohamed Issihaka : Elle est un outil. Elle peut être bonne ou mauvaise, selon l’usage qu’on en fait. Mais aujourd’hui, on voit bien que les réseaux sociaux sont devenus un lieu de conflits, d’insultes, de mépris. Au lieu de rapprocher les gens, ils les divisent. Et surtout, ils véhiculent des valeurs contraires à celles que nous avons connues : l’humilité, la patience, le respect, la discrétion.
Al-Mashawiri : Un autre point qui revient souvent dans vos propos est la langue. Que pouvez-vous dire sur le shikomori aujourd’hui ?
Mohamed Issihaka : C’est triste à dire, mais notre langue est en danger. Beaucoup de jeunes ne peuvent plus construire une phrase sans y mettre un mot français.
Aujourd’hui, parler correctement le shikomori ne rend plus fier, certains pensent même que c’est un signe de retard.
Mais il faut comprendre que notre langue fait partie de ce que nous sommes. L’abandonner, c’est abandonner une partie de nous-mêmes. Et cette perte commence souvent à la maison, quand les parents ne parlent plus shikomori avec leurs enfants. Ensuite à l’école, où la langue n’est pas toujours valorisée. Et enfin dans notre rapport à notre culture : si nous-mêmes, Comoriens, ne respectons pas notre langue, qui le fera à notre place ?
Al-Mashawiri : Selon vous, faut-il revenir en arrière ?
Mohamed Issihaka : Non, il ne s’agit pas de refuser le progrès. La technologie, le changement, c’est aussi une chance. Mais on ne doit pas oublier nos racines. Même si elle n’était pas parfaite, notre société ancienne nous offrait un cadre structurant, une éducation exemplaire et une solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. C’est cette assise-là qu’on doit préserver et adapter au monde d’aujourd’hui.
Al-Mashawiri : Un mot de conclusion ?
Mohamed Issihaka : Oui. Pour mieux avancer, il faut savoir d’où l’on vient. Rien n’est préférable pour une société que la reconnaissance de ses racines. Il est vrai que la technologie introduit le progrès, qui s’accompagne d’un changement des mentalités. Mais nous ne devons pas oublier que tout cela n’est pas sans conséquences. Car tout progrès mal maîtrisé peut engendrer de nouveaux soucis pour notre société.



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