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Comores-Madagascar la mobilité sélective : quand les élites voyagent et les étudiantssurvivent

Source:  Photo repris : 2424.mg Actualité et Rempotages 26.06.2026
Source:  Photo repris : 2424.mg Actualité et Rempotages 26.06.2026

Ils ne fuient ni une guerre ni une catastrophe. Ils partent pour apprendre. Et pourtant, pour les

étudiants comoriens à Madagascar, le parcours universitaire ressemble souvent à une épreuve d’endurance, où chaque étape, du renouvellement du titre de séjour au repas quotidien, devient un véritable combat pour la survie.

Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, ancien Lauréat de la Faculté de Médecine d’Antananarivo, Economiste de la Santé et Ecrivain.  De l’histoire des Comores, Madagascar a toujours représenté une terre d’espoir académique pour la jeunesse comorienne. Proximité géographique, accessibilité relative des universités, héritages historiques et linguistiques communs : tout semble, en apparence, favoriser cette mobilité. Mais cette évidence masque une réalité plus brutale. Car sur l’île rouge, étudier ne suffit pas. Il faut d’abord survivre. 

Dès les 72h de leur arrivée en terre malgache, les étudiants comoriens sont confrontés à une machine administrative qui les broie, opaque et instable. Obtenir un visa et une carte de séjour, relève du parcours du combattant, d’un processus incertain, parfois arbitraire. Les exigences changent, les délais s’allongent, les coûts s’accumulent. Pas moins de 16 éléments constituant le dossier, du Certificat de résidence délivré par le Fokontany à l’attestation d’inscription au registre de recensement des étrangers, passant par les garanties bancaires, sont exigés au jeune nouveau venu, dans les premières heures de son installation dans le quartier par les Services d’Immigration Malgache, pour espérer s’acquérir du fameux sésame. Et derrière chaque document manquant, chaque retard, se profile une menace silencieuse : celle de devenir clandestin sans jamais avoir cessé d’être étudiant. 

Ce basculement dans l’irrégularité administrative n’est pas marginal. Il est structurel. Il est le produit d’un système qui tolère la présence des étudiants sans jamais réellement l’organiser de manière harmonieuse ni la sécuriser. Une zone grise où l’on étudie avec un dossier incomplet, où l’on vit avec la peur d’un contrôle, d’une arrestation, d’une expulsion où l’avenir dépend d’un cachet administratif, du Policier du quartier voir de l’opinion qu’a le voisin qui n’hésitera pas au moindre regard à vous dénoncer aux autorités. 


Mais l’administration n’est que la première barrière. La seconde, plus insidieuse encore, est la vie économique. Car les étudiants comoriens pour la plus part ne sont pas boursiers. Ils ne bénéficient d’aucun soutient. Ou si peu. L’État comorien, malgré les discours répétés sur l’importance du capital humain, reste largement absent. Il n’existe pas de dispositif étatique d’accompagnement structuré ni de politique de contrôle de leur condition de vie, voire de leur réussite ou pas.  Alors les familles souvent précaires endossent la lourde tâche. Elles prennent le relai et pallient la défaillance de l’Etat. Ou plutôt, elles tentent de le faire, avec des moyens limités, dépendants d’économies fragiles ou de solidarités informelles. Chaque transfert d’argent envoyé à un enfant à l’étranger devient un sacrifice pour elles. Chaque retard, une angoisse, avec des répercussions désastreuses sur la réussite académique. 

À Madagascar, cette fragilité se traduit aussi concrètement par des logements d’étudiants surpeuplés dont le coût mensuel avoisine les 38 à 40 euros par mois et par étudiant vivant dans un logement à six occupants, une alimentation réduite au plus strict nécessité, des soins médicaux différés, des cours universitaires et stages séchés par la peur de sortir de chez soi lors des rafts policiers chroniques dans les quartiers. Ces conditions de vie poussent certains à basculer dans le travail informel pour leur survie. Ils apprennent à compter chaque pièce, à réduire leurs besoins, à repousser leurs limites au détriment, le plus souvent de leur santé aussi bien physique que psychique. 


Dans de tel quotidien désastreux, une question s’impose : comment étudier dignement quand les conditions minimales d’existence ne sont pas garanties ? 

Le plus troublant n’est pas seulement cette précarité. C’est le silence qui l’entoure. 

Car au même moment, les États comorien et malgache affichent leur coopération. Des accords sont signés. Des engagements sont pris. Mais pour qui ?  Le 26 juin 2026, il y a alors quelques jours, ce sont les détenteurs de passeports diplomatiques et des services, les mêmes qui disposent des leviers économiques non ardus pour ne pas dire « les privilégiés du système » qui ont vu leur circulation facilitée, leurs visas supprimés. Une décision révélatrice. Elle dit, en creux, ce que valent les priorités étatiques : faciliter les mobilités de ceux qui n’en ont pas besoin, et laisser se débrouiller ceux pour qui la mobilité est une condition de survie académique ou médicale. Ce décalage n’est pas anodin. Il est profondément politique. Il met en évidence une hiérarchie des vies et des personnes. Il consacre une forme d’abandon institutionnel des plus vulnérables, des familles et tout bonnement de l’avenir du pays. 


On invoquera, comme souvent, la coopération régionale. La Commission de l’océan Indien à laquelle les Comores et Madagascar y siègent, avec ses discours, ses ambitions et dont la libre circulation des personnes et des biens en est l’un des axes phares. Mais que reste-t-il de ces principes lorsque des étudiants aux familles à revenus quasi inexistants doivent lutter pour renouveler un titre de séjour - carte de résidence et visa- de près de 400 euros par an, réglé en « devise étrangère obligatoire, en Euros », faut-il le préciser ? Lorsqu’ils doivent vivre dans la peur constante d’une expulsion administrative ? Que reste-t-il de ces principes lorsqu’aucun cadre spécifique ne reconnaît leur situation, depuis 2008 où la carte de résidence pour un étudiant comorien est passé de 30 FMG (6 Ariary soit 0.0012 Euros) à 9 648 000 FMG (1 929 600 Ariary soit 400 euros) ? 


La vérité est simple : cette libre circulation est, à ce jour, un horizon discursif. Une chimère. 

Et pendant ce temps, une génération tente d’avancer malgré tout. Elle s’accroche. Elle réussit parfois, échoue souvent, mais persiste. Elle porte en elle un paradoxe cruel : celui d’être à la fois l’espoir d’un pays et l’oubliée de ses politiques publiques. 

Ce que vivent les étudiants comoriens à Madagascar depuis 2008, dépasse la seule question migratoire. C’est une question de justice sociale, de responsabilité étatique, de cohérence politique et de cohésion régionale. Pour une oreille audible, former sa jeunesse à l’étranger sans l’accompagner, c’est externaliser l’éducation tout en internalisant l’indifférence. A terme, le coût sera lourd. Pardon, il est lourd. Pas seulement pour les individus, les familles mais pour la société comorienne tout entière. Une jeunesse fragilisée, épuisée, parfois désillusionnée, ne peut être le socle solide d’un développement durable. Alors, il devient urgent de poser les bonnes questions. Qui l’Etat devrait privilégier ? 

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