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NGAZIDJA-YUNNAN : LE PARI D'UNE ÎLE QUI REFUSE L'ENCLAVEMENT

9 sept.
7 min de lecture

Il est des voyages officiels dont on revient avec un compte-rendu ; il en est d'autres, plus rares, dont on revient changé.



Du 4 au 26 juin 2026, j'ai eu l'honneur de conduire, en ma qualité de Collaborateur du Secrétaire Général du Gouvernorat de l'Île Autonome de Ngazidja, une délégation comorienne de neuf membres, à raison de trois représentants par ile à travers les provinces du Yunnan et du Hunan. Le point de départ en était administratif : un séminaire de formation organisé par le Yunnan International Center for Economic and Technical Exchange (YICETE). La réalité fut tout autre. Ce que j'y ai découvert dépasse largement le cadre d'un stage professionnel, et c'est cette double lecture, celle d'un fonctionnaire venu apprendre, celle d'un homme reparti transformé que je livre ici, convaincu qu'elle éclaire ce que pourraient devenir, demain, les relations entre l'Union des Comores et la République populaire de Chine.


Vingt participants, un même pari

Nous étions vingt, venus des Comores, du Kenya, des Maldives et d'Afrique du Sud, réunis sous un intitulé qui, à lui seul, dessinait déjà un programme : « Seminar on Friendship-city Cultural Exchanges for Indian Ocean Countries » (Séminaire sur les échanges culturels de villes amies pour les pays de l’océan indien). La conviction qui nous rassemblait tenait en une phrase : l'avenir de nos pays se joue aussi dans notre capacité à tisser des liens directs avec des villes et des provinces chinoises, sans toujours attendre que l'histoire se négocie entre chancelleries. Dix-sept conférences, deux séances de discussion approfondie, treize visites de terrain de l'Académie Yuelu à Changsha à la forêt de pierres de Shilin, en passant par le marché aux fleurs de Dounan ont rythmé trois semaines denses. Mais s'arrêter à l'emploi du temps serait manquer l'essentiel. Ce que la Chine nous a montré, ce n'est pas une méthode de gouvernance parmi d'autres : c'est un art rare, celui de faire avancer d'un même pas la modernisation la plus rapide du monde et une fidélité obstinée à ses racines.


Se jumeler sans se ruiner : la leçon qu'il fallait entendre

S'il ne fallait retenir qu'un seul enseignement de ce séjour, ce serait celui-ci : le jumelage de villes n'est pas un exercice de protocole, mais un véritable outil de développement à condition d'en respecter la lente maturation. Prise de contact, lettre d'intention, période d'observation d'au moins un an, puis accord formel enregistré auprès de l'Association du peuple chinois pour l'amitié avec les pays étrangers : la procédure est exigeante, mais elle protège précisément les collectivités les plus modestes des partenariats de façade. Kunming, jumelée à Zurich depuis 1982 pour l'assainissement du lac Dianchi ; le corridor ferroviaire Kunming-Vientiane, qui a désenclavé toute une région : ces deux exemples m'ont convaincu qu'un partenariat bien ciblé vaut infiniment mieux qu'une collection de protocoles jamais suivis d'effets. Pour Ngazidja, confrontée aujourd'hui à un enclavement relatif comme le fut hier le Yunnan, le message est limpide : mieux vaut un partenaire choisi pour répondre à un besoin précis comme la gestion des eaux littorales, l’assainissement, l’agriculture de montagne qu'une multitude de relations qui ne dépassent jamais la signature.


Un patrimoine mondial qui donne raison à cette intuition

Au musée du patrimoine culturel immatériel de Yuhua, à Changsha, plus de trois cents éléments du patrimoine régional sont recensés, documentés, transmis. Au village des minorités ethniques du Yunnan, des peuples aux costumes et aux langues distincts cohabitent sous un même ciel sans que leur diversité ne devienne fracture. J'y ai reconnu, avec une évidence presque troublante, le reflet de notre propre condition insulaire et plurielle. Le grand mariage traditionnel, le twarab, les savoir-faire de nos villages mériteraient un traitement patrimonial comparable non par nostalgie, mais parce que la Chine démontre, séminaire après séminaire, que la mémoire culturelle peut devenir un levier touristique, éducatif et diplomatique, et non un simple folklore relégué aux cérémonies.

Cette conviction, je la formule aujourd'hui avec d'autant plus de force qu'elle vient de recevoir une confirmation éclatante. Quelques semaines à peine après notre retour de Chine, le 25 juillet 2026, six médinas comoriennes Iconi, Moroni, Itsandra, Ntsudjini, Domoni et Mutsamudu ont été inscrites sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, lors de la 48ᵉ session du Comité tenue à Busan, en Corée du Sud. Premier bien comorien à rejoindre cette liste prestigieuse, cette inscription couronne près de vingt années de travail engagé depuis 2007, date de l'inscription de ces sites sur la Liste indicative de l'UNESCO. Le Président de l'Union, Azali Assoumani, a tenu à se rendre personnellement à Busan, entouré d'une délégation incluant les gouverneurs des îles autonomes signe que l'État a fait de ce dossier patrimonial un véritable enjeu national, porté avec constance sur deux décennies. Rares sont les petits États insulaires qui parviennent à transformer une candidature patrimoniale en victoire diplomatique d'une telle ampleur ; il faut le saluer comme tel.


Les bénéfices qu'ouvre ce classement rejoignent, presque terme à terme, ce que j'observais en Chine sur le patrimoine comme instrument de développement : une visibilité internationale inédite pour l'archipel, la possibilité de solliciter un appui technique et financier de l'UNESCO et de ses partenaires, un levier concret pour le tourisme culturel, la recherche scientifique et les métiers du patrimoine et, plus profondément, une reconnaissance qui rejaillit sur les habitants des médinas eux-mêmes, gardiens vivants de ruelles, de palais de sultans et de mosquées anciennes que le monde reconnaît désormais comme relevant du patrimoine commun de l'humanité. Ngazidja, où se trouvent quatre de ces six médinas, tient ainsi entre ses mains un atout diplomatique de premier plan pour engager précisément le type de coopération patrimoniale que j'appelais de mes vœux à Changsha : jumelages ciblés autour de la sauvegarde des vieilles villes, échanges d'experts en conservation, programmes croisés de formation aux métiers du patrimoine.


Ce qu'un rapport de mission ne dit jamais tout à fait

Il y a ce que consigne un compte-rendu officiel dates, intervenants, salles de conférence et il y a ce qu'un homme retient, une fois rentré chez lui. Entre avril 2025 et juin 2026, j'aurai eu le privilège de vivre un véritable triptyque chinois. En avril et mai 2025, à Tianjin puis à Shenzhen, un séminaire conduit en français, aux côtés d'autres délégations francophones d'Afrique, portait sur la gestion des parcs industriels : zonage, guichet unique, modèles de zones économiques spéciales autant de dispositifs directement transposables à une future zone industrielle à Ngazidja. En novembre et décembre 2025, à Changchun puis à Shanghai, un séminaire conduit en anglais, aux côtés de délégations de pays en développement, portait sur la gestion des machines industrielles : transfert de compétences techniques et standardisation de la production. Puis, en juin 2026, à Kunming et à Changsha, est venu quelque chose de plus rare : la chaleur humaine. C'est en marchant dans les ruelles anciennes de l'Académie Yuelu, en observant la cohabitation paisible des minorités du Yunnan, que j'ai compris que la modernisation chinoise n'est pas une course froide vers la technologie, mais une marche où l'histoire et les valeurs avancent au même rythme que le progrès. Un proverbe chinois rapporté de ce voyage résume, mieux qu'aucun rapport officiel, l'esprit de cette coopération naissante : un ami sincère, où qu'il se trouve dans les quatre mers, rend les confins de la terre aussi proches qu'un voisin. De Tianjin à Kunming, ce ne sont plus des formateurs ou des hôtes que j'aurai rencontrés en Chine, mais des amis et c'est peut-être là, plus que dans n'importe quel accord commercial, que réside le véritable capital à faire fructifier.


Une jeunesse à envoyer, une diaspora à réveiller

Lors de la cérémonie de clôture, le texte que j'avais préparé fut cédé, par élégance diplomatique, à l'orateur sud-africain, qui porta la voix des vingt participants. Mon message tenait en deux convictions. D'abord, que l'éducation demeure la forme de coopération la plus durable : bourses élargies, accords d'échanges académiques, formation linguistique et culturelle avant le départ, stages en entreprise pour que notre jeunesse revienne non seulement diplômée, mais véritablement outillée. Ensuite, qu'un mécanisme simple un rapport de synthèse transmis après chaque édition du séminaire aux institutions d'origine, par la voie des ambassades transformerait ces trois semaines d'apprentissage en mémoire vivante, capable d'inspirer les missions futures plutôt que de dormir dans un tiroir.

Il manque cependant à ce dispositif un maillon que la seule administration ne saurait fournir : la diaspora comorienne. Forte de communautés solidement implantées en France, mais aussi en Chine même commerçants, étudiants, entrepreneurs présents à Guangzhou, Shanghai ou Hong Kong depuis plusieurs années, elle détient un capital qu'aucun séminaire de trois semaines ni aucun accord de jumelage ne saurait improviser : la connaissance du terrain, la maîtrise progressive de la langue et des usages d'affaires chinois, un réseau de confiance déjà tissé. Elle peut jouer, dans cette relation naissante, au moins trois rôles décisifs. Passerelle commerciale d'abord : les Comoriens déjà installés en Chine sont les mieux placés pour identifier les partenaires sérieux, déceler les fausses opportunités et accompagner les premiers pas d'exportateurs ou d'artisans comoriens sur le marché chinois. Relais patrimonial et culturel ensuite : une diaspora mobilisée peut porter, dans les grandes villes chinoises comme ailleurs, la nouvelle inscription de nos médinas au patrimoine mondial, en faire un objet de fierté partagée et un argument touristique auprès des réseaux qu'elle fréquente. Vivier pour les prochains séminaires enfin : les enfants de la diaspora, souvent bilingues, parfois déjà familiers de la Chine par leurs études ou leur négoce, constituent une réserve naturelle de candidats pour les prochaines cohortes de formation à condition que le Gouvernorat et les ambassades organisent, en amont, un recensement et un appel à candidatures qui les touchent directement, plutôt que de laisser cette information circuler dans les seuls circuits administratifs de Moroni.

C'est très précisément l'esprit qui a présidé à la rédaction du rapport de mission que j'ai remis au Secrétaire Général du Gouvernorat de Ngazidja, le Docteur Moundhir Fathi Said : consigner les pistes de coopération jumelage ciblé, appui technique, bourses, recensement patrimonial, mobilisation de la diaspora afin qu'elles ne demeurent pas de belles intentions de voyage.

Bâtir des ponts, pas seulement des souvenirs

Vingt-deux jours, dix-sept conférences, treize visites de terrain et une conviction qui traverse aussi bien mon rapport officiel que ce témoignage : la coopération sino-comorienne n'a pas besoin de grands accords pour commencer à porter ses fruits. Elle a besoin de constance, pour capitaliser sur chaque contact noué à Kunming ou à Changsha ; de méthode, pour accepter le tempo chinois du jumelage, fait de patience avant la signature ; de fidélité, envers une jeunesse à qui il faut ouvrir des portes et un patrimoine désormais mondialement reconnu qu'il faut documenter et faire vivre ; et d'un allié trop souvent oublié dans nos stratégies : une diaspora prête à servir de pont, pour peu qu'on l'y invite. Le Yunnan, province longtemps enclavée, est devenu un carrefour d'échanges entre l'Afrique et l'Asie du Sud. Rien n'interdit à Ngazidja, ni à l'Union des Comores tout entière, d'emprunter le même chemin à condition d'y mettre la même patience, la même intelligence des atouts déjà en main et, peut-être, la même part de cœur


Abdoulhalim Souef Adinani

Premier Collaborateur du Secrétaire Général du Gouvernorat de l'Île Autonome de Ngazidja, chef de la délégation comorienne au séminaire YICETE

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